Bienne, rue du Canal, lundi après-midi. La porte coulissante d'un magasin sans enseigne ne cesse de s'ouvrir et de se refermer. L'endroit est prisé: à travers une large vitrine, on aperçoit huit à neuf personnes – de jeunes adultes pour la plupart – qui font la file le long d'un comptoir rectiligne. Sur le trottoir, personne ne prête attention à ce qui semble être un banal kiosque à journaux.

A l'intérieur, changement de décor. A peine atténuée par des effluves d'encens, une forte odeur de chanvre investit les narines du visiteur. Le regard, lui, est happé par des tentures à la gloire de Bob Marley. Au fond de l'échoppe, vaguement masqués par un paravent, les clients font leur marché. Leurs requêtes, en français ou en allemand, sont articulées au pas de charge. «Dix grammes d'indoor [ndlr: pour de l'herbe cultivée à l'intérieur, présentant un taux de THC qui dépasse largement 10%]. Du Super Skunk. Mets-moi encore deux paquets de clopes… Des Winston!»

Le geste vif, le cheveu court, le patron n'a rien d'un «rastaman». A une vitesse supersonique, il pèse les têtes d'herbe qui reposent en grande quantité dans des boîtes ouvertes devant lui. Il les place dans plusieurs petits sachets et encaisse la monnaie. En quelques minutes, plus de 600 francs et quelques dizaines d'euros transitent au-dessus du comptoir. Le deal se fait sans fard, comme dans les coffee-shops d'Amsterdam. Nulle trace des applications légales du chanvre, huile, tisanes et autres coussinets odorants.

A entendre les habitués, de telles scènes sont monnaie courante à Bienne. Bien sûr, les 40 à 45 «shops» qui ont pignon sur rue ne vendent pas tous à un tel rythme. Certains patrons disent même faire preuve «d'une certaine éthique», comme au Canna II et au Supafly, tous deux situés en vieille ville. Le premier jure qu'il ne propose que des produits dérivés et du matériel pour la culture du chanvre. Le second commercialise du chanvre, mais «à un taux de THC réduit», et «jamais à des mineurs».

Ethique ou pas, le préfet du district de Bienne Philippe Garbani en a assez. Soutenu par le Conseil municipal (exécutif), il souhaite mettre fin à une prolifération qui «sabote les efforts de la politique de prévention». Pour lui, Bienne doit cesser de présenter une offre disproportionnée qui attire des consommateurs venus de toute la Suisse romande – où l'application de la loi fédérale sur les stupéfiants (LStup) est plus stricte – et de France voisine.

Philippe Garbani a exposé ses motivations la semaine dernière devant la presse. Pourquoi avoir attendu fin 2004 alors que la réputation de «capitale du chanvre» colle aux basques de Bienne depuis plusieurs années? «Nous étions bloqués par une décision de justice datant de septembre 2002, explique le préfet. Suite à la fermeture de trois «shops» pour infraction à la LStup, un propriétaire avait déposé un recours. Le Tribunal administratif du canton de Berne lui avait donné raison, indiquant qu'il n'existait pas de base légale permettant à un préfet de prononcer la fermeture d'un magasin de chanvre.»

La modification, le 1er septembre dernier, de l'ordonnance cantonale relative à la LStup leur offre désormais cette possibilité. Philippe Garbani n'a pas tardé à s'engouffrer dans la brèche: cinq «shops» ont été fermés ces dernières semaines, dont quatre à titre provisoire. «Le matériel saisi lors de ces perquisitions est en cours d'étude, explique Olivier Cochet, porte-parole de la police cantonale bernoise. Nous cherchons à nous faire une idée précise de la comptabilité des magasins et de la teneur en THC des produits vendus.»

L'enquête terminée, la fermeture des cinq magasins devrait être confirmée. D'autres devraient subir le même sort. Depuis quelque temps en effet, la police se fait plus pressante. Faute de mandat de perquisition, elle se contente pour l'heure de jouer avec les nerfs des tenanciers. Ainsi, durant notre visite au «shop» de la rue du Canal, deux policiers en civil se sont postés sur le trottoir d'en face pour observer l'activité du magasin. La tentative d'intimidation a rapidement porté ses fruits. Après s'être raidi durant quelques minutes, le maître des lieux a fini par bloquer la porte en pestant contre «ces flics qui s'amusent à nous emmerder depuis quinze jours».

Philippe Garbani précise toutefois qu'il ne veut pas faire disparaître tous les magasins biennois, mais seulement en «réduire fortement» le nombre. A terme, il serait favorable à donner des autorisations à certains établissements «qui ne sont pas là que pour faire du fric». Avec un objectif principal: casser le marcher noir. «Le chanvre est consommé par une grande quantité de personnes, souligne-t-il. On ne peut pas se contenter de fermer les magasins.»

Suite à l'échec de la révision de la LStup, en juin 2004, le cannabis reste assimilé à une drogue dure. Dans ce contexte, les autorités politiques doivent trouver le meilleur équilibre entre répression et prévention. «Depuis les années 80 et les programmes d'échange de seringues et de distribution d'héroïne et de méthadone, le canton de Berne a toujours eu une politique progressiste – si l'on ose dire – en matière de drogue, estime Philippe Garbani. Pour le cannabis, il faut trouver un compromis entre cette politique, peut-être trop souple, et celle des cantons romands, peut-être trop rigide.»

L'hypothétique uniformisation des pratiques cantonales ne suffirait pas à régler le problème. En constante extension, le commerce du chanvre nécessite une réglementation et un étiquetage spécifiques. Ne serait-ce que pour mieux maîtriser des taux de THC dont la limite légale actuelle de 0,3% ne correspond à aucune réalité concrète. A Bienne comme ailleurs, les fumeurs, souvent mineurs, sont confrontés à un marché où meilleur est synonyme de plus fort. Le résultat est désastreux pour la santé publique: de plus en plus de jeunes fument, sans le moindre contrôle, l'équivalent de doubles whiskeys alors même qu'une petite bière leur est interdite.