Daniel Zagury et Pierre Lamothe, les experts français, grands spécialistes des tueurs en série et autres psychopathes, donnent le ton complexe de cette troisième matinée d’audience. Le tribunal a déjà le vertige. Les spécialistes ne tarderont pas à mener l’audience.

Première question de la présidente:

– Fabrice A. vous a-t-il déclaré qu’il avait tout prévu et que l’égorgement ne s’est pas fait sur un coup de tête?

Pierre Lamothe:

– Il l’a dit. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il avait tout prévu.

La présidente:

– Cet égorgement était-il prémédité?

Pierre Lamothe:

– Je ne vais pas dire non, ni dire oui. En même temps, il a été très surpris par la réalité de son geste, il a décrit une forme de sidération après le crime, un assaut de sentiments complexes qu’il a du mal à détailler.

Daniel Zagury prévient la cour: «On va essayer de rendre compte de processus psychiques complexes.» En d’autres termes, Fabrice A. n’a pas simplement projeté de tuer et exécuté son crime. «Cela ne s’est pas passé comme ça.» 

Les psychiatres avancent la thèse d’une reconstruction a posteriori destinée à lui donner l’impression d’avoir maîtrisé les choses: «Il préfère être dans la complaisance de l’aveu que dans l’inquiétude de quelque chose qui lui échappe.» Ils vont encore plus loin: «Il va dire des choses qui vont le desservir car il est plus important pour lui de garder le contrôle.»

La présidente:

– Etait-il excité en repensant à son crime?

Daniel Zagury:

– Au moment de l’égorgement, il dit avoir éprouvé une sensation décuplée, une sorte d’orgasme dans le cerveau. Par la suite, il a associé cette sensation à son plaisir sexuel sans forcément penser à Adeline.

La cour semble désespérée.

Daniel Zagury ajoute: «Faire face à Fabrice A., c’est comme regarder dans un kaléidoscope. Il peut dire tout et son contraire. Plus on lui pose de questions et plus on aura de réponses différentes. Parfois, avec un indice d’authenticité. Par exemple, lorsqu’il évoque cette orgie narcissique au moment du crime, une sorte de jouissance liée à la toute-puissance. Celle-ci a charrié du sexuel mais ce serait réducteur de ne pas y voir plus.»

Les experts s’étonnent aussi de la description que Fabrice A. a donné d’Adeline. Une femme sans aucun défaut. Peut-être, disent-ils, qu’il a justement visé cette gentillesse car il ne supporte pas la femme idéale.

La question de la responsabilité pénale est rapidement évacuée. Les experts français ont une vision beaucoup plus radicale que leurs homologues suisses. Puisque Fabrice A. n’a pas été emporté par une vague délirante et qu’il ne souffre d’aucune pathologie de type psychotique, il n’y a pas d’état aliénant et donc aucune diminution de sa capacité de se déterminer.

Ils divergent aussi sur la présence d’un trait sadique. Aux yeux des experts français, ce terme est impropre pour qualifier le plaisir ressenti par le prévenu. «Il n’a pas dit avoir voulu prolonger les souffrances de sa victime, au contraire. Il a surtout aimé ce pouvoir de vie ou de mort.» En substance, «Fabrice A. a tué pour retrouver ce qu’il a fantasmé».

Sur la récidive, les rapports se rejoignent. Le risque est très important aujourd’hui et encore pour un moment.

Pierre Lamothe veut se poser à lui-même une question puisque la cour ne la pose pas. Comment fabrique-t-on un Fabrice A.? C’est vrai que c’est intéressant. Il y répondra un peu plus tard car il faut d’abord poser le diagnostic. C’est Daniel Zagury qui se lance:

– Il y a quatre dimensions clés: une extrême fragilité narcissique, une psychopathie, un mécanisme pervers très important de domination et d’emprise et enfin, un clivage qui fait qu’il est à la fois très adapté et capable d’une crudité absolue. Cela ne fait pas une maladie mentale mais de graves troubles de la personnalité. On ne peut pas les guérir mais on peut essayer de le faire changer.

La fabrique? Elle attendra. Pierre Lamothe, très inspiré, plaide contre «la désespérance» et défend les efforts de prise en charge qui peuvent faire évoluer même les pires des criminels. Il est faux de parler de psychiatres angéliques qui croient pouvoir sauver des pervers, s’emporte-t-il. Des programmes existent pour changer les comportements. «Il n’y a pas d’autre solution.»

La présidente résiste:

— C’est de la philosophie, non?

L’expert persiste:

— Non. C’est de la médecine.

Et Pierre Lamothe d’ajouter qu’il ne faut pas prendre le risque de retirer Fabrice A. de l’humain. C’est cela qui est néfaste pour la société. «Si la cancérologie avait fonctionné en désespérance, on ne guérirait pas 60% des cancers.»

Pierre Lamothe en est convaincu: le pronostic définitif n’a aucun sens. «Postuler 30 ans avant que quelqu’un ne guérira jamais, ce n’est ni scientifique, ni supportable sur le plan social.»

Daniel Zagury, moins bavard, il le dit lui-même, simplifie: «A court terme, le pronostic est très lourd. A moyen terme, il est aléatoire. A très long terme, il est impossible à fixer.» Et il ne faut pas demander l’impossible aux psychiatres. La clarté a du bon.

Le procureur général Olivier Jornot semble plutôt contrarié. Le tribunal a besoin d’une pause. On parlera peut-être de la manière de fabriquer un Fabrice A. plus tard.


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