Les vives tensions entre cantons et Confédération dans le dossier des Hautes écoles spécialisées (HES) produisent déjà leurs premiers effets. Après le refus catégorique par 23 cantons du projet de révision de la loi sur les HES, perçu comme un coup de force du Conseil fédéral (Le Temps d'hier), le Conseil d'Etat genevois prend les devants. En septembre, l'exécutif cantonal déposera un projet de loi pour instituer son propre conseil de l'enseignement supérieur. Une idée pourtant déjà étudiée au plan fédéral.

Genève n'entend ainsi pas se laisser dicter une marche à suivre par Berne sans qu'il n'ait voix au chapitre. Le conseiller d'Etat, Charles Beer, a déjà esquissé les contours de ce nouvel organe devant une commission parlementaire en juin dernier. Mission: rassembler les principaux acteurs pour qu'ils coordonnent au mieux l'évolution des dossiers concernant les HES, l'Université de Genève, mais aussi les Instituts universitaires de hautes études internationales (IUHEI) et d'études du développement (IUED). En bref, défendre globalement les intérêts de Genève dans une dynamique régionale.

Si le gouvernement genevois anticipe, c'est qu'il a conscience d'échéances majeures pour le devenir de ses Hautes écoles. Pierre angulaire du débat qui va s'amorcer dans la perspective de la future loi sur les Hautes écoles prévue pour 2008: la question du financement. Une question que le projet de révision de la loi sur les HES, refusé par la majorité des cantons au motif que la Confédération n'est pas prête à assumer ses promesses financières, ne rend que plus sensible. Charles Beer justifie la démarche genevoise: «Berne encourage de tout regrouper dans une logique structurelle. On ne peut toutefois pas limiter le débat aux seules structures.» Le patron du Département de l'instruction publique met aussi en garde: «Aujourd'hui, on construit quelque chose à mi-chemin entre une Suisse des régions et une Suisse centralisée. On prend le risque de dissoudre les responsabilités démocratiques.»

Pour Genève, les défis sont donc multiples. Au niveau des HES tout d'abord, les résultats de la dernière Peer Review – un groupe d'experts extérieurs mandatés pour évaluer le niveau de chaque établissement – seront rendus publics cet automne. En termes de filières, les enjeux sont considérables. D'autant que selon le premier rapport des pairs, publié en juin 2002, certaines filières genevoises étaient menacées de disparition.

Autre dossier brûlant: l'IUHEI. L'institut de la Villa Barton est en pleine phase d'évaluation. Le Département fédéral de l'intérieur (DFI), qui a mandaté avec le canton six experts internationaux, étudie la meilleure manière de réorienter l'institut afin qu'il s'affirme et puisse affronter au mieux la concurrence internationale. Parmi les scénarios échafaudés par le DFI, celui de la fédéralisation de l'IUHEI, voire son rattachement aux Ecoles polytechniques ne manque pas d'inquiéter les Genevois. Si l'on ajoute le processus dit de Bologne, qui entraînera d'importants changements stratégiques, les défis pour Genève sont immenses. Ils le sont d'autant plus que la Confédération se penche également sur le regroupement des Facultés de médecine des universités suisses.

Le projet du Conseil d'Etat genevois n'est pas une invention ex nihilo. Il s'inspire des propositions déjà émises le 14 avril dernier par le Conseil suisse de la science et de la technologie pour mettre sur pied un «conseil académique suisse». Un organe indépendant censé jouer un rôle consultatif et de médiation entre les divers établissements, mais censé aussi élaborer des perspectives à long terme. Si Genève n'attend pas l'avènement de ce conseil académique au plan suisse, qui est encore loin de voir le jour, c'est qu'il estime qu'il y a urgence en termes d'intérêts cantonaux. Ce conseil se composerait de 20 acteurs majeurs du domaine, qui apporteront «leur vision stratégique et politique» des dossiers. Chaque membre pourra acquérir une vision globale des enjeux. Le conseil devrait pouvoir répondre à des questions aussi cruciales et stratégiques que la collaboration entre HES et université, et l'intégration régionale des Hautes écoles genevoises.

Faut-il voir un retour du cantonalisme dans le projet genevois? Charles Beer s'en défend. Selon lui, il est question d'intérêts cantonaux, certes, mais ceux-ci ne s'opposent pas à une construction régionale de l'enseignement supérieur. Il n'est d'ailleurs pas exclu que cette initiative genevoise essaime dans d'autres cantons universitaires.