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En Haute-Savoie, la petite Viry drague les Suisses avec son écoquartier

Avec 3600 habitants, la commune va doubler sa population grâce aux Genevois. Le manque de logements au bout du lac oblige à l’exil

Des grues à perte de vue. «La nuit, ça fait comme des guirlandes de lumière dans le ciel», dit Chloé qui se rend à l’école, accompagnée de sa maman. Et de jour? «Nettement moins poétique et c’est très bruyant», tempère la maman. Viry, à 15 kilomètres de Genève, tout près de Saint-Julien-en-Genevois, est une commune en pleine mutation. Trois mille six cents habitants aujourd’hui, le double bientôt.

Une nouvelle ville sort de terre, drainant une nouvelle population, à 80% suisse ou issue de la Genève internationale. Exclus d’un canton qui ne produit pas assez de logements, ces expatriés ont jeté leur dévolu sur Ecovela, un écoquartier futuriste et «génial» selon la conseillère d’Etat genevoise Michèle Künzler, élue verte en charge notamment de la mobilité. «J’ai un pincement au cœur en voyant ce que nos voisins sont capables de faire, confie-t-elle. Mis à part le projet Carré Vert, Genève ne planifie aucune réalisation de ce type.»

Huit cents logements livrables en deux étapes (de 2008 à 2020), la première tranche des travaux s’achève en 2014. Mille personnes pourront alors emménager dans des appartements lumineux et spacieux, de basse consommation, aux toitures végétalisées ou équipées de panneaux photovoltaïques. Les façades de mélèze donneront sur une place centrale piétonne et sur une coulée verte, épine dorsale composée de promenades aux 750 arbres. Prix du mètre carré en accession directe: en moyenne 4000 euros. C’est très raisonnable. Des logements sociaux sont aussi prévus.

Bienvenue dans un nouveau monde? Jean-Pierre Buet, maire depuis trente ans et dont le mandat actuel, assure-t-il, est le dernier, sourit: «Viry, et ses 2616 hectares, est la plus grande commune de plaine agricole de Haute-Savoie, dix hameaux de 200 habitants y sont disséminés. Le danger était de céder à la dérive du mitage et d’abîmer notre campagne, nous avons donc voulu densifier au maximum, autant le faire dans le cadre d’un écoquartier.»

Coût approximatif de l’aménagement: 30 millions d’euros. Contribution de Viry: 6 millions. L’Etat, la Région, le Département et une participation privée financent le reste. La commune, qui recense déjà 1500 frontaliers, a des ressources. Les fonds frontaliers versés à la commune en 2011 se sont élevés à 1,4 million d’euros, soit le tiers de son budget. «Ça aide à encore se payer du foncier pour continuer à bâtir en densité», reconnaît l’édile. Et à développer des équipements publics.

Car l’afflux de nouveaux résidents implique davantage d’écoles, d’aires de sport et de loisir. Un centre culturel qu’envieraient beaucoup de grosses agglomérations est inauguré en juin. «Nous avons prévu 2000 m2 de commerces, 100 nouvelles places de parking et un nouveau groupe scolaire de dix classes», indique Jean-Pierre Buet.

Le maire envisage d’ouvrir un cabinet médical. Cela s’annonce ardu: le coût de la vie très élevé dans la région est un repoussoir pour les jeunes médecins et autres kinésithérapeutes et infirmières. Aujourd’hui, plus aucun praticien n’exerce dans la ville. «La situation sanitaire sera d’autant plus compliquée qu’est envisagée, pour 2014, la fin du libre choix en matière d’assurance maladie pour les frontaliers, ceux-ci devront basculer d’une assurance privée au système de sécurité sociale français, dont la couverture ne permet pas les soins en Suisse. Hôpitaux, dispensaires et cabinets français seront débordés», relève Antoine Vielliard, conseiller général de Haute-Savoie et candidat centriste du MoDem aux élections législatives de juin prochain dans cette circonscription.

Autre préoccupation, et non la moindre: les transports. Davantage d’automobiles jetées sur des routes déjà saturées, voilà le risque. La ligne D qui assure la liaison entre Viry et le cœur de Genève va augmenter ses cadences, mais cet autobus – qu’ici certains nomment un «tortillard» – a mauvaise réputation. On rêve alors à une nouvelle ligne de tram TPG qui pousserait jusqu’à la gare de Saint-Julien. «Elle est à l’étude et une mise en fonctionnement est possible en 2018, annonce Michèle Künzler. Une procédure d’approbation fédérale est en cours et le financement est à discuter de part et d’autre de la frontière, au prorata du nombre de kilomètres.»

En ville, si le chantier Ecovela est globalement perçu comme une chance pour Viry, l’humeur est parfois maussade. L’identité de la commune serait remise en cause, à en croire certains. «On n’est plus chez nous, tous ces riches Suisses vont se croire chez eux, il n’y a plus de frontière et la vie est plus chère. Eux ont les moyens, mais pas nous», lâche Anne-Marie qui, pour la première fois, à voté Front national à la présidentielle.

Claude Barbier, conseiller municipal d’opposition (Vert), est lui aussi en colère, pour d’autres raisons: «Un écoquartier, d’accord. Mais que vaut-il si, dans le même temps, le maire prévoit de construire un échangeur autoroutier à la sortie de Viry qui va dévorer 5 hectares de terre et qui sera une invitation à sortir sa voiture chaque matin?»

Autre grief: la fameuse centrale à bois qui chauffe déjà les écoles, le centre culturel et la maison de retraite. «Le problème, poursuit Claude Barbier, est qu’une partie du bois vient du Doubs par route. Quel est le gain écologique? De plus, la température ne dépasse pas les 19 degrés, l’apport d’un radiateur électrique sera indispensable quand il fera froid.»

Les élus d’opposition recensent en tout 1200 nouveaux logements en construction dans la ville et sa périphérie, dont un quartier de villas qu’occuperont des familles portugaises originaires de Genève. «Il y a une course frénétique à l’habitat qui semble aujourd’hui peu maîtrisée et qui représente une source de profonds déséquilibres tant sociaux qu’environnementaux», résume Claude Barbier.

«On n’est plus chez nous, tous ces riches Suisses vont se croire chez eux, il n’y a plus de frontière»

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