«J'aime Berne. Cette ville suscite en moi tendresses et impatiences.» Charles Kleiber parle avec ambivalence de sa ville d'adoption. Il est treize heures à l'ombre des marronniers de la terrasse du Kirchenfeld, l'endroit que le secrétaire d'Etat à la Recherche et à la science a choisi pour évoquer celle qu'il surnomme «la capitale de poche». Il se penche parfois sur les notes qu'il a préparées pour répondre à notre questionnaire, y pêchant une expression, une réflexion mûrement pesée. Visiblement, il a pris l'exercice au sérieux, content «de cette occasion de réfléchir à cette ville». A l'en croire, il est allé jusqu'à interroger son entourage pour conforter ses hypothèses. Il faut dire que, «dans une première vie», comme il dit, juste avant d'épouser un parcours dans le secteur de la santé – il fut chef des hospices cantonaux vaudois –, Charles Kleiber était architecte.

C'est «un peu par hasard» qu'en 1997 il débarque à Berne pour y commencer sa «troisième vie», celle de secrétaire d'Etat. Charles Kleiber parle de la capitale comme d'un «doux et laborieux exil». Jamais il n'a songé à s'y installer: farouchement Lausannois – bien que d'adoption –, il a laissé son cœur au bord du Léman. Sa femme et ses enfants vivent toujours dans la maison familiale qu'il retrouve chaque week-end, parfois au milieu de la semaine. Le reste du temps, il habite un studio d'étudiant dans la Vieille-Ville de Berne: «En réalité, j'y dors et c'est tout. Je n'ai jamais utilisé la cuisine. J'y entasse mes livres. Il y en a même dans le réfrigérateur.» Ce qu'il aime surtout dans ce pied-à-terre, c'est son environnement. Nulle part ailleurs – sauf peut-être à Amsterdam – il n'a contemplé un «miracle architectural» comme celui que constitue le Vieux Berne: «L'unité des lieux me fascine. Elle n'est pas basée sur des règles, mais sur l'histoire. La logique urbaine est si forte que, malgré la diversité des activités qui trouvent à se loger dans le secteur, personne ne songe même à rompre l'harmonie.» Un phénomène qu'il attribue à la limite que constitue l'Aar: «Il a fallu densifier sans s'étendre, dans la continuité.»

Par sa façon de vivre la Ville fédérale, Charles Kleiber contribue à sa situation de «capitale du compromis», comme il l'appelle aussi: «Berne est à l'image de notre système politique. On y «descend» des quatre coins du pays pour construire, instruire, conduire, détruire le compromis qui permet de vivre ensemble.» Résultat: le microcosme fédéral, conseillers fédéraux, parlementaires, fonctionnaires, journalistes et autres traducteurs, est constitué essentiellement de pendulaires et d'exilés. «On vient prendre sans rien donner. La ville est à tout le monde, et donc à personne. C'est fatal.» Sur ce point, «on est plutôt côté impatience que tendresse».

Quant à la ville autour, il ne la trouve guère moins particulière. Les patriciens s'en sont allés. Désormais, la population bernoise est composée de trois couches de fonctionnaires: aux employés de la Confédération s'ajoutent les salariés du Canton et ceux de la Ville de Berne. «Ils cohabitent de façon complémentaire – voire complice – avec une population doucement contestataire.» Principales conséquences de cette situation, «le café coûte 3,40 francs et il n'y a pas un seul bistrot ouvert à six heures du matin». A quoi s'ajoute «une culture qui ne peut être flamboyante dans ce contexte».

Mais Charles Kleiber apprécie tout de même ces citadins un peu étranges que sont les Bernois. En particulier, il est admiratif devant leur tolérance, dont il signale quelques exemples emblématiques: «Dans les trams, le panneau ne dit pas qu'il est interdit, mais qu'il est «unklug» (pas intelligent, n.d.l.r.) de parler au chauffeur. Et la piscine publique a été la première à autoriser les seins nus.» Pour le reste, il avoue qu'il trouve Berne un peu trop tranquille parfois. S'il devait imaginer sa capitale idéale, il garderait certes cette Vieille-Ville qu'il admire. Mais c'est Zurich qu'il mettrait autour.

Avec Charles Kleiber, «Le Temps» publie le dixième volet de sa série d'été consacrée aux relations qu'entretiennent les hauts fonctionnaires fédéraux avec la ville de Berne.