«Quand je suis arrivé à Berne en 1973, je ne savais trop que répondre lorsque l'on me demandait d'où je venais.» De la bouche de Lucien Erard, cet aveu peut surprendre tant son accent fleure bon l'Arc jurassien. C'est que, dans cette vaste contrée, il s'agit d'être précis sur ses racines: on est du Haut, du Bas, des Franches, de l'Ajoie, etc. Or, pour l'actuel directeur de la Régie fédérale des alcools, les choses sont moins simples: originaire du Noirmont – commune à l'époque bernoise devenue jurassienne –, né à La Chaux-de-Fonds, élevé à Neuchâtel, il a ensuite roulé sa bosse cinq ans au Burundi puis dans le Sussex avant de venir travailler à Berne pour la coopération au développement. En 1978, il a eu la tentation de s'établir sur ses terres d'origine car «créer un nouveau canton, ça n'est quand même pas rien». Il s'est rendu à Delémont, mais n'a «pas insisté» car il y a constaté qu'il était «d'ailleurs». Si, aujourd'hui, il travaille toujours dans la ville fédérale, il n'y habite plus depuis 1986. En raison de contraintes familiales, il a dû se rabattre sur Neuchâtel. «Je travaillais 14 à 16 heures par jour à l'époque en tant que secrétaire du conseiller fédéral Pierre Aubert; deux heures de déplacement en plus ne m'enchantaient guère.» Ce déménagement lui a toutefois permis de (re)trouver des racines: «Je me considère aujourd'hui comme quelqu'un de la ville de Neuchâtel, dit-il, même si ma femme profite de chaque occasion pour me rappeler que je suis un «immigré» (du Haut du canton).» Mais comme rien n'est jamais simple, il ajoute: «Je ne me sens pas typiquement Neuchâtelois car les Neuchâtelois n'ont aucune idée de ce qui se passe à Berne, alors que moi, forcément, après trente ans à la Confédération…»

Lucien Erard est toutefois resté profondément Romand dans l'âme et l'une de ses grandes craintes est de voir la sensibilité francophone perdre de son influence dans la Berne fédérale. «Il s'agirait d'un appauvrissement car Alémaniques et Romands ont des modes de pensée radicalement différents. Les Alémaniques ont besoin de faire le tour du problème de manière structurée; la pensée romande avance, elle, en zigzag. Ce qui explique que des termes fréquents dans l'administration comme «Gesamtkonzeption» (conception globale) ou «Führung» (conduite) aient un sens précis en allemand sans pour autant correspondre à grand-chose traduits en français.» Le risque d'une germanisation accrue est bien réel. «Tout va de plus en plus vite, aussi dans l'administration. On se donne de moins en moins le temps de traduire les documents. Par souci d'opérationnalité immédiate, on engage toujours plus de Romands qui parlent bien allemand, voire sont bilingues, et sont donc déjà imprégnés du mode de pensée alémanique. Je regrette cette évolution car l'apprentissage de l'allemand n'est pas un obstacle insurmontable.»

Son propre parcours est emblématique. Après avoir joué un rôle influent durant une bonne décennie aux Affaires étrangères où le français était la langue principale, Lucien Erard a dû se frotter à la culture allemande en étant muté aux Finances au début des années 1990. «Je lisais et comprenais l'allemand depuis longtemps, mais c'est avec Otto Stich (ndlr: dont il a été le secrétaire général) que j'ai eu l'occasion de parler allemand pour la première fois.» La collaboration s'est bien passée car, en dépit de ses réticences notoires à s'exprimer en français, le conseiller fédéral soleurois n'a pas cherché à mettre les Romands sous l'éteignoir, leur confiant de nombreux postes-clés. Aujourd'hui, on sent Lucien Erard moins à l'aise, relégué dans une fonction relativement périphérique dans un département des Finances où la culture alémanique est devenue toute-puissante.

La question de la coexistence des langues, Lucien Erard y a été confronté directement également sur le plan privé. «L'absence à Berne de structures scolaires permettant aux enfants romands de garder leur culture tout en développant le bilinguisme est un obstacle majeur à l'établissement de familles romandes à Berne», dit-il avec rancœur. Ballottée entre les deux filières linguistiques d'enseignement, sa fille, âgée aujourd'hui de 28 ans, en a payé le prix fort et a longtemps connu des difficultés dans la lecture du français. Autre regret: Lucien Erard aurait aimé s'investir en politique. «A Berne, c'était exclu, car il faut pouvoir s'y exprimer en suisse allemand. Maintenant que nous sommes à Neuchâtel, c'est ma femme qui en fait.»

S'il est un point sur lequel Lucien Erard est devenu Bernois, c'est en matière de transports. «Lorsque j'ai débarqué à Berne, j'utilisais ma voiture le soir pour aller au centre-ville. On trouvait toujours de la place pour se parquer – gratuitement à l'époque – car personne n'essayait à part moi. Il fallait être Romand pour avoir une telle idée. Aujourd'hui, je suis un fervent partisan des transports publics. La fréquence des liaisons et la densité du réseau sont remarquables à Berne alors qu'à Neuchâtel rien n'a bougé en trente ans.»

Avec Lucien Erard, «Le Temps» publie le douzième volet de sa série d'été consacrée aux relations qu'entretiennent les hauts fonctionnaires fédéraux avec la ville de Berne.