Dans l'Administration fédérale, David Streiff est un patron délocalisé. Depuis octobre 1998, et jusqu'au mois de mars prochain, l'Office fédéral de la culture (OFC), qu'il dirige, est en exil à la Schwarztorstrasse. Loin de son bercail sis dans l'imposante bâtisse – en travaux – de la Bibliothèque nationale à la Halwylstrasse, un paisible quartier bourgeois. Le chef d'office ne se plaint pas vraiment de l'exil, mais se réjouit néanmoins de retrouver les locaux de l'OFC, «où nous aurons enfin une cafétéria et des salles de réunion».

Réunions, séances, discussions: David Streiff, tiré à quatre épingles dans son bureau orné de photographies de Annelies Strba, «l'une des artistes les plus sollicitées ces temps à l'étranger, à part Pipilotti Rist», ne cesse de vouloir convaincre. Dans un pays connu pour sa médiocre estime envers la culture, il applique avec méticulosité un programme qui consiste à rester proche des milieux qu'il fréquente – et qu'il subventionne – tout en jouant à part égale avec ses collègues de l'administration. Pas question de débarquer dans les grand-messes des hauts fonctionnaires «avec des cheveux rouges»: au contraire, il serre le nœud de sa cravate en se réjouissant de montrer la série de courts métrages (corrosifs, quand même) ID Swiss lors de la prochaine soirée des chefs d'offices. David Streiff fait du lobbyisme caméléonesque pour la culture. Et pour ce faire, rien de tel qu'une ville comme Berne.

Car David Streiff est, pas moins, «amoureux» de la capitale fédérale. «Une cité idéale pour travailler, et idéalement placée pour aller voir ce qui se fait ailleurs»: la relation de cet amateur de Brecht à la cité ne pouvait être que dialectique. Il l'aime pour son calme et la «gentillesse» de ses habitants. Mais il reconnaît aussi qu'en matière de culture, elle n'a pas le foisonnement de Zurich ou de Genève: «Le statut de capitale ne rapporte pas grand-chose et il n'y a pas de grandes industries qui fassent œuvre de mécénat.» Il salue, certes, le «choix politique particulier» de Lausanne, qui misa fortement sur la culture sous l'ère Jaggi, mais loin de lui l'idée de jeter la pierre à la capitale: «L'offre cinématographique est excellente. Et quand je veux aller au théâtre, je suis à une heure de Zurich, Lausanne, Bâle ou Lucerne.»

La vie de David Streiff ressemble un peu à un compas dont une branche est plantée à Aathal et l'autre tourne en fonction de ses activités. A Aathal se trouve la maison de famille, qu'il a rénovée avec l'un de ses frères entre 1990 et 1993. Il y revient quasiment tous les week-ends et y stocke ses «montagnes de livres», un nombre imposant pour celui qui fit sa thèse sur les enluminures de manuscrits du XIVe siècle, et qui accumule les livres d'art comme les intégrales de Proust ou de Balzac. Autour de ce point de chute: Zurich, où il dirigea le Centre suisse du cinéma; puis l'Italie, pour une «pause»; Locarno, dont il dirigea le Festival de 1981 à 1991; Zurich à nouveau, où il s'occupa de la Fondation pour la photographie du Kunsthaus; et, enfin, Berne.

La meilleure, Berne: «Une ville qui me fait du bien.» Il a eu moins de peine à s'accoutumer à la cité qu'aux méandres de l'Administration fédérale. La géographie fédérale de David Streiff recoupe, là encore, celle des autres hauts fonctionnaires: le Verdi, le Lorenzini et le Bellevue («à midi, c'est plus calme») représentent les têtes de réseau de ce pouvoir discret. A la mode aussi, ces temps: les restaurants espagnols de la vieille ville. Quand il est seul, il préfère une brasserie coquette, «L'Harmonie». Pas de boîtes de nuit pour cet amateur de théâtre et de cinéma. La meilleure sortie, c'est une promenade en ville ou une plage de lecture sur la Münsterplatz – ces temps, le Journal de Victor Klemperer, un témoin du siècle échappé de peu des camps de concentration, «magnifique».

Ronronnante, cette capitale qui n'a que des ambassades? Non, «un mix parfait entre le travail et le temps libre». Le premier gagne toutefois du terrain: entre la réforme de Pro Helvetia, qui concerne de près l'OFC, le déploiement du nouvel article constitutionnel sur la culture, l'ouverture prochaine du Centre Dürrenmatt de Neuchâtel, le «très grand chantier» du Musée national suisse et la campagne pour une hausse des moyens en faveur d'un encouragement fédéral au cinéma en situation «dramatique», les priorités ne manquent pas. «Comme les autres chefs d'office, je sens monter la pression depuis des années. Nous devons nous concentrer toujours davantage sur la gestion de l'urgence et sur notre propre organisation… avec l'obsession de ne pas perdre notre vue d'ensemble (überblick)». Et garder, dans la mesure du possible, un «temps pour réfléchir». La quiétude de la Münsterplatz – et des bords de l'Aar – y contribue, à sa manière. Tranquille.

Avec David Streiff, «Le Temps» publie le sixième volet de sa série d'été consacrée aux relations qu'entretiennent les hauts fonctionnaires fédéraux avec la ville de Berne.