Il l'appelle «mon royaume» à plusieurs reprises, comme s'il tenait à ce que ce soit dit: c'est ainsi que le vice-chancelier de la Confédération, Achille Casanova, surnomme ces 220 m2 de terrain fichés d'un drapeau tessinois, son jardin potager. Le lopin fait partie de ces jardins familiaux regroupés à l'orée de la ville de Berne, où ses habitants viennent faire pousser leurs légumes et consommer la grillade du dimanche. Le vice-chancelier emmène ses visiteurs faire le tour du propriétaire. Une tonnelle ombragée par une vigne aux grappes adolescentes, un cabanon – le seul d'origine de tout le secteur, précise-t-il –, un banc, une table, un barbecue rouge vif. Surtout, plus loin, alignés au cordeau, courges, basilic et tomates. Jeans et cravate, Achille Casanova adopte les attitudes d'un habitant des villes recevant dans sa propriété de campagne. Savourant visiblement ce rôle, il hume une fleur, tâte un fruit, s'extasie sur les vertus de cultiver son jardin une heure ou deux après le travail.

Pour autant, ils n'ont pas tort, ceux qui imaginent l'élégant du Palais fédéral plus citadin que campagnard. Achille Casanova aime la ville en général, et Berne en particulier. Arrivé de Locarno à l'âge de 19 ans pour ses études de sciences politiques, il n'est plus jamais reparti. «Je m'y suis toujours senti à l'aise. Au début pourtant, il y avait d'un côté le monde des étudiants – en particulier le groupe des Tessinois – et celui du journalisme, dans lesquels je m'intégrais parfaitement. De l'autre celui des conservateurs craignant l'Überfremdung. Ils me prenaient pour un Italien: je laissais croire par solidarité.» Une chose du Tessin lui manquait tout de même: le soleil. «Il y avait alors beaucoup plus de brouillard qu'aujourd'hui. Je me souviens qu'en hiver, nous allions manger toute l'équipe au Bristol. Et vers une heure, je venais toujours sur la Bundesterrasse. Pendant quelques minutes, je pouvais y apercevoir quelques rayons percer la couche de nuages.» Il évoque aussi les chocs culturels: «Les six premiers mois, je crois que j'ai dû récolter trois amendes de parcage. Et je me souviens de ma surprise, une nuit où, changeant le pneu crevé de ma Lambretta dans une rue du centre, j'ai été apostrophé par la police qu'un voisin avait ameutée.» Son passé d'étudiant a joué un rôle indéniable dans son attachement à la ville de Berne: «Si j'étais arrivé à l'âge de 40 ans pour prendre mon poste de vice-chancelier, ce serait sans doute très différent.» Il a gardé de sa période estudiantine un petit noyau d'amis tessinois, avec lesquels il s'adonne toujours au tennis et aux escapades culinaires. Parmi eux, Carlo Malaguerra, chef de l'Office fédéral de la statistique (Le Temps du 25 juillet).

Contrairement à beaucoup de Latins, il ne s'est jamais senti rebuté par l'esprit des lieux: «On dit que les Bernois sont lents. C'est vrai. Mais ce qu'on oublie souvent, c'est que ça les rend plutôt calmes, réfléchis et tolérants.» Il aime la ponctualité des transports publics, «digne des CFF d'autrefois», et le fait qu'ici, «quatre voitures à un feu rouge, c'est un bouchon». Il y a aussi les arcades, bien commodes quand il pleut, et puis «la capitale est à une heure de n'importe où en Suisse». A l'entendre, les Romands qui viennent à Berne font une erreur qu'il a lui aussi commise au début, celle de parler français: «Je le savais mieux que l'allemand, et en général, c'est un avantage par rapport aux femmes.» S'il s'est acclimaté, c'est grâce à une Allemande de Düsseldorf, devenue son épouse. Aujourd'hui, il a autant d'amis Bernois que Tessinois. Il parle couramment la langue de Goethe, mais pas le bärndütsch: «Un patois, ça ne se parle pas, ça se vit.» Quant à lui, il vit plutôt le tessinois. Comme ses enfants d'ailleurs, qui ont pourtant grandi à Berne: «A un moment donné, mon fils refusait que je lui parle une autre langue que l'allemand en public. Aujourd'hui qu'il est adulte, il est fier de discuter en patois avec moi.»

Malgré son affection pour la capitale, Achille Casanova refuse qu'on le qualifie de Bernois: «Jamais. Je me sens Tessinois, et les Bernois non plus ne me considèrent pas comme l'un des leurs.» Pourtant, depuis dix ans, il n'a plus d'autre attache du côté de Lugano que ses deux sœurs et le chalet de vacances familial. Il ne se voit pas retourner au Tessin, même pour sa retraite: «L'an dernier, on m'a proposé de reprendre la direction régionale de la Télévision suisse italienne. J'ai beaucoup hésité, parce que le défi m'intéressait. Mais il y avait mon travail que j'aime. Et surtout, pourquoi quitter une ville où l'on se sent bien depuis quarante ans?»

Avec Achille Casanova, «Le Temps» publie le neuvième volet de sa série d'été consacrée aux relations qu'entretiennent les hauts fonctionnaires fédéraux avec la ville de Berne.