Dans le Haut-Valais, on dort sur du mercure

Valais A Turtig,on mange depuis des décennies les légumes cultivés dans des potagers gravement pollués

L’Etat estime que4,5 tonnes de mercure ont été rejetées par Lonza dans la plaine du Rhône depuis 1930

Certains habitants de Turtig, dans le Haut-Valais, ne pourront plus manger les légumes de leur jardin; les enfants ne devront plus y jouer. Depuis des décennies, ils vivaient sans le savoir sur des terres gravement polluées au mercure par les rejets du site chimique de Lonza, à Viège. Terres qui devront être excavées et décontaminées pour les plus gravement polluées. Dans les autres jardins, il faudra éviter de manger des fruits ou des légumes sur lesquels il y aurait de la terre. L’Etat du Valais a informé mardi soir les propriétaires concernés. Le malaise des orateurs était palpable, face à une petite centaine de propriétaires de parcelles contaminées à des degrés divers entre Viège et Niedergesteln.

Qu’un village soit contaminé, c’est une véritable surprise. Et c’est plus grave que si la pollution n’avait concerné que des terrains agricoles, comme le supposait le Service de protection de l’environnement de l’Etat du Valais (SPE) quand il a exigé des investigations. A Turtig, sur 36 parcelles qui ont été contrôlées, 10 doivent être excavées, 14 sont polluées dans des taux inférieurs aux normes et 12 ne contiennent pas de mercure. Une cinquantaine d’autres parcelles devront encore faire l’objet d’analyses dans les semaines qui viennent. Outre le village de Turtig, les berges et le lit du canal où Lonza déversait ses eaux usées, le site chimique à Viège et des terrains agricoles dans la plaine sont concernés par la pollution. Ce sont, du moins, les conclusions provisoires rendues publiques mardi, mais d’autres études doivent encore avoir lieu en 2014.

«Cette pollution est la plus importante du canton par son étendue et par ses taux de concentration», explique Cédric Arnold, chef du SPE. C’est aussi le plus grave pollution au mercure actuellement connue en Suisse. En l’état des investigations, ce sont 4,5 tonnes de ce polluant qui ont été répandues dans la plaine du Rhône. Le canton du Valais et l’Office fédéral de l’environnement ont dû mandater l’Agroscope Reckenholz-Tänikon afin d’édicter une norme pour les concentrations de mercure dans les terres agricoles, une telle situation étant inconnue jusqu’ici en Suisse. L’Agroscope a fixé à 20 mg par kilo de terre la concentration maximale autorisée dans les champs. Dans les zones habitées, les concentrations maximales sont fixées à 5 mg/kg. Or, selon les investigations déjà réalisées, le village de Turtig connaît des concentrations de 0,1 à 83 mg/kg. Soit plus de 16 fois la norme autorisée. Certains champs contiennent jusqu’à 42 mg/kg, tandis que les berges du canal affichent jusqu’à 160 mg/kg.

Le canal pollué, le Grossgrund Kanal, parcourt la plaine du Rhône sur 11 km. Pendant 60 ans, les sédiments du canal ont été évacués du cours d’eau, déposés sur ses berges, réutilisés dans les champs comme engrais ou comme remblais. La zone potentiellement polluée est donc extrêmement vaste. Lonza a financé 173 prélèvements où les recherches historiques permettaient de soupçonner une pollution. «Il n’est pas possible d’effectuer des vérifications sur tous les terrains au-delà du périmètre où des soupçons sont fondés. En revanche, lors de chaque excavation sur la rive gauche du Rhône entre Niedergesteln et Viège, le maître d’œuvre est obligé de faire analyser la terre», explique Cédric Arnold.

La situation est la même dans le village de Turtig, où un périmètre à contrôler a été défini par les autorités. «Si j’habitais Turtig et avais un doute sur la pollution, je ferais moi-même analyser mon terrain», reconnaît Cédric Arnold lui-même.

Les risques pour la santé humaine sont mal connus. La littérature médicale ne décrit aucun cas de contamination d’êtres humains par du mercure via les sols, l’eau ou l’alimentation. Le médecin cantonal valaisan, Christian Ambord, estime donc que «les effets du mercure sur la santé sont subtils et difficiles à circonscrire». Cette étude n’a donc pas été faite, et les autorités ont décidé de privilégier la prévention et l’assainissement des sols. «Il n’existe pas de traitement pour soigner à long terme un empoisonnement au mercure», précise Christian Ambord.

Raoul Bayard, directeur de Lonza, dit comprendre l’inquiétude des habitants et estime «nécessaire que les assainissements soient effectués rapidement et de manière efficace à Turtig». Il n’empêche, les négociations entre le SPE et l’industrie ont pris beaucoup de temps. Depuis septembre 2011, au moment où l’Etat demande à Lonza d’effectuer des investigations, jusqu’à décembre 2012, quand l’entreprise accepte enfin. La loi exige que le pollueur paie la décontamination des sites. Pourtant, l’Etat du Valais dit être encore en train d’enquêter «afin de définir les responsabilités de chacun». Signe que les négociations sont longues et difficiles. Si Lonza paraît responsable de la contamination du canal, l’une des questions en suspens pourrait être de savoir qui est responsable de l’utilisation de boues contaminées dans les villages et les cultures…

«Si j’habitais Turtig,je ferais analysermon terrain»