Forum des 100

La Health Valley romande: un corps en pleine santé mais encore garrotté

Avec près de 1000 entreprises, start-up, centres de recherche et de formation, la santé est l’un des domaines les plus dynamiques de l’économie romande. A un souci près: les jeunes pousses confirmées ne trouvent pas à se financer et passent souvent sous contrôle extérieur

C’est une cathédrale de verre et d’acier, dont la hauteur et la générosité des espaces témoignent de l’importance extrême que ses concepteurs ont voulu apporter à l’activité qui s’y développe. Le Campus Biotech, planté à quelques pas du lac à Genève, est la manifestation la plus visible du dynamisme scientifique et entrepreneurial de la Suisse romande en matière de santé sous le nom de «Health Valley».

Certes, sa fonction initiale était d’abriter le siège de Serono, alors fierté de la Suisse romande en matière de biotechnologie. Mais sa conversion en temple de l’innovation, sous l’égide d’Ernesto Bertarelli et de Hansjörg Wyss, a pérennisé sa fonction de phare, tout comme les cathédrales se sont converties en temples protestants à l’occasion de la Réforme.

Le suivi duForum des 100, le 11 mai 2017.

La Health Valley, la vallée de la santé, par analogie avec la Silicon Valley californienne, c’est ce bourgeonnement d’entreprises de toutes tailles actives dans le domaine de la pharma, des biotechnologies et des technologies médicales qui fleurissent principalement sur l’Arc lémanique, mais aussi au-delà, en Suisse francophone. On en trouve plus de 980, de la toute petite start-up en phase de démarrage aux grands du secteur solidement installés en Suisse romande comme Ferring (génériques), Medtronic (technologies médicales), Merck Serono (biotechnologie), Celgene (cancer du sang), Nestlé Health (nutrition) ou encore UCB (chimie et biotechnologie), selon Bioalps, l’organe romand de promotion des biotechnologies.

Navire amiral

Au cœur de la cathédrale, un homme, Benoît Dubuis, se réjouit: «La Health Valley, c’est un état d’esprit entrepreneurial qui porte une région entière, la Suisse romande. Un flagship.» Président de Bioalps, directeur de Campus Biotech, cet ingénieur valaisan est l’un de ceux qui portent le développement de cet univers. Aussi bien sur le plan scientifique – il a fondé et dirigé l’Ecole des sciences de la vie de l’EPFL – que sur celui des affaires, en tant que fondateur de l’incubateur Eclosion à Plan-les-Ouates. Des aventures du fondateur de start-up romande, il a même tiré une bande dessinée.

Consulternotre magazine offert à l’occasion du Forum des 100 (en PDF).

La Health Valley affiche un taux de croissance à faire pâlir les autres secteurs économiques romands. Sa progression annuelle avoisinerait 5%, selon une estimation de l’institut de recherches conjoncturelles BAK Basel, après avoir atteint 9,5% en 2014. «La Suisse romande occupe même le troisième rang mondial en termes de croissance, derrière Shanghai et la région de Cambridge en Angleterre», rappelle Claude Joris, secrétaire général de Bioalps. Bien sûr, la densité d’entreprises innovantes est très loin d’atteindre celle de la Silicon Valley, en dépit d’une certaine similitude des conditions de départ (grandes universités, savoir-faire de précision, abondance financière et même le paysage!). En termes absolus, la pharma et la chimie combinées pèsent 6,9% du PIB, un peu plus de la moitié de l’immobilier et du service aux entreprises, et moins de la moitié du commerce de gros et de détail. Mais il stimule puissamment la compétitivité de l’économie romande par ses deux moteurs survitaminés: son dynamisme et la valeur ajoutée élevée de ses technologies de pointe.

Prises de contrôle

A condition de résoudre deux sérieux problèmes: le premier, poursuit Benoît Dubuis, tient au retard pris dans la numérisation de cette industrie. Les entreprises prennent, dans l’ensemble, du retard dans l’adoption des technologies numériques, qui leur permettraient d’automatiser davantage certains aspects de leur production (comme les emballages de médicaments) et de recueillir et regrouper les données de leurs marchés.

Le second est encore plus brûlant: comment éviter que des start-up à succès ne finissent entre les mains de groupes étrangers, privant la Suisse romande de futurs Apple ou Google nés entre le Campus Biotech, Eclosion et l’EPFL? Début avril, l’exemple de Symetis frappait l’opinion. La jeune entreprise de valves cardiaques d’Ecublens (VD) annulait in extremis son entrée en bourse car ses actionnaires, des fonds, préféraient la céder à l’américain Boston Scientific pour 435 millions de dollars, une fois et demie la valorisation boursière espérée de la société. «Il manque clairement du capital-développement», déplore Benoît Dubuis.

Pour les start-up qui se lancent, les financements abondent. Lorsqu’ils ne sont pas fournis par des entités para-étatiques ou par des banques cantonales, ils sont amenés par des fonds spécialisés dans le seed (démarrage) ou le venture capital (capital-risque). Ce sont généralement des montants de quelques centaines de milliers de francs, quelques dizaines de millions tout au plus.

Le problème apparaît lorsqu’une start-up atteint le stade de la rentabilité: alors qu’elle aurait encore besoin de fonds pour développer ses forces de vente et s’assurer véritablement un avenir, les ressources font défaut. Elle doit alors se tourner vers des investisseurs étrangers, moins sensibles que les locaux au développement d’une entreprise indépendante pour trouver les dizaines, voire les centaines de millions de francs nécessaires à leur saut dans le temps et dans l’espace. C’est l’obstacle que doit surmonter la jeune entreprise la plus prometteuse de la place, Sophia Genetics, spécialiste en génomique clinique.

Sand Hill Road

A Palo Alto, au cœur de la Silicon Valley, une avenue incarne l’incroyable concentration des moyens financiers offerts par le capital-risque: Sand Hill Road. La plupart des grands fonds d’investissement spécialisés dans les start-up alignent les façades de leurs bureaux le long de cette voie rapide longeant le campus de l’Université Stanford. Conséquence: l’argent se déverse sans interruption sur les myriades de jeunes entreprises, à tel point que certains experts et praticiens redoutent la formation d’une nouvelle bulle.

Hélas, rien de tel en Suisse romande, qui ne manque pourtant ni de banques ni de personnes et d’institutions fortunées. Le résultat est la difficulté des jeunes entreprises à financer leur développement, passé le stade initial. Les investisseurs professionnels en conviennent eux-mêmes: ils sont mal préparés à occuper ce créneau. Les business angels romands, prêts à accorder quelques dizaines ou centaines de milliers de francs à une start-up en création, ne peuvent généralement pas consacrer plusieurs millions à une entreprise en développement. Pour leur part, les grands fonds et les banques installés entre Genève et Lausanne n’ont, pour la majorité d’entre eux, pas encore jugé le potentiel suffisant pour s’y intéresser réellement. Et allouent leurs investissements à des entreprises dans d’autres pays.

De purs financiers aux commandes

Y a-t-il un problème de qualification de la part des investisseurs? Sous le sceau de l’anonymat, certains l’admettent. «En Suisse, les fonds sont trop souvent gérés par de purs financiers issus de brillantes écoles mais qui ne savent pas estimer le potentiel, et les risques, offerts par ces entreprises. Nous avons besoin d’investisseurs issus du milieu de l’entreprise avec une expérience internationale, qui réfléchissent avec leurs tripes», affirme Edouard Bugnion, vice-président de l’EPFL et lui-même très connecté avec la Silicon Valley.

Mais les choses pourraient changer. La Health Valley devrait recueillir des gérants, et leurs fonds, qui ne trouvent vraiment plus de place ailleurs. «Une nouvelle génération de gérants, plus technique et innovante, est en train d’arriver, croit savoir Edouard Bugnion. L’argent est là et le moment est favorable.»

Publicité