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Hélène Gautier-Pictet, une rebelle de la haute à Genève

Féministe de la première heure et pacifiste convaincue, cette femme de caractère issue de la grande bourgeoisie du bout du lac a bousculé les codes pour faire évoluer les mentalités

Cette semaine, «Le Temps» vous emmène sur les traces de femmes illustres qui ont fait l’histoire de Genève sur le plan artistique, politique ou sportif puis sont tombées dans l’oubli. Alors que seules 7% des rues du canton sont féminines, elles mériteraient, un jour, d’avoir la leur.

Episodes précédents:

«Il faut d’abord ouvrir la porte aux femmes, leur donner l’égalité des droits politiques. Le droit de vote, pour elles, n’est pas un but; c’est un point de départ.» Ecrite en 1946 par Hélène Gautier-Pictet, cette déclaration reste d’une brûlante actualité. La fondatrice du Centre de liaison des associations féminines genevoises (CLAFG) avait une sacrée personnalité et un caractère bien trempé. Il en fallait pour devenir cette suffragiste convaincue et cette militante infatigable. Issue de la grande bourgeoisie protestante, mariée à un banquier, elle était, selon le compliment ultime de son petit-fils, Renaud Gautier, «une humaniste et une fouteuse de m…».

La petite Hélène voit le jour à Berne, le 8 mai 1888. Une date qui inspire déjà l’harmonie. Son père, Paul Pictet, y travaille alors comme correspondant du Journal de Genève avant de lancer, dix ans plus tard, le grand quotidien La Suisse. C’est en allant suivre des cours comme auditrice à la Faculté des lettres de l’Université de Genève que la jeune femme fera une rencontre décisive. La talentueuse et redoutable Emilie Gourd, de dix ans son aînée, la convainc de mettre toute son énergie dans le combat pour le suffrage féminin.

Une stratège

Hélène Pictet, qui s’est mariée en 1909 avec le très anglophile et discret banquier Charles Gautier, non sans lui faire quitter la demeure familiale de Cologny, qu’elle trouvait trop vaste et trop compliquée à entretenir, créée d’abord l’Association féminine d’éducation nationale, puis le CLAFG. On est en 1937, et ce centre de liaison a pour but de regrouper les structures qui s’occupent des femmes afin de coordonner leurs forces, de faciliter la concertation et de peser sur les autorités du canton.

La tâche requiert de l’obstination. Sa compagne de route, Valentine Weibel, mettra par écrit ses souvenirs dans Femmes suisses, en hommage à Hélène Gautier-Pictet. «Elle préparait des requêtes judicieusement rédigées. Au début, les autorités ne répondaient même pas et les laissaient choir dans on ne sait quelles oubliettes. […] Puis elles adressèrent de simples accusés de réception sans autre suite. Enfin, à force d’insistance, de véritables réponses parvinrent au comité.»

Valentine Weibel poursuit en se rappelant les auditions par les commissions du Grand Conseil: «Je nous vois introduites par l’huissier entrant dans la salle de l’Alabama, Madame Gautier en tête, puis placées le long de la grande table du fond. Nous étions invitées, l’une après l’autre, à faire connaître notre avis, après quoi le président nous remerciait et l’huissier nous reconduisait.» Un accueil poli et plutôt distant.

Une vision pour l’égalité

Sous la plume d’Hélène Gautier-Pictet, un long article est publié en octobre 1946 dans Le Mouvement féministe. Consacré à «la collaboration entre l’homme et la femme dans la vie nationale», c’est un plaidoyer pour l’égalité politique, économique et sociale. «Nous demandons que l’on nous donne la clé de la maison nationale, comme celle de la maison familiale, que nous puissions y entrer librement…, y donner parfois un coup de balai… et y apporter des fleurs.»

Ou encore ce passage qui résonne toujours aussi fort trois quarts de siècle plus tard (il suffit de se rappeler la grève et les manifestations du 14 juin 2019). «Le jour où la femme sera payée en raison de ses capacités et non en raison de son sexe, et que sera réalisée la formule: «à travail égal, salaire égal», on peut espérer que la rivalité diminuera.»

En 1952, Hélène Gautier-Pictet, qui vient de laisser sa place de présidente du Centre de liaison, participe activement à une étrange campagne qui aura un retentissement bien au-delà des frontières. Le Grand Conseil genevois a prévu une consultation des femmes relative à leurs droits politiques. Durant deux jours, les Genevoises peuvent aller voter pour dire si elles veulent ou non le droit de vote. Même la radio marocaine s’intéresse à l’originalité de la démarche.

Environ 58% de ce corps électoral éphémère se déplace, 35 972 des votantes disent oui et 6436 optent pour le non, alors que 457 bulletins sont déclarés nuls. Seule la commune de Perly-Certoux et ses dames refusent le suffrage féminin. Non prévu par la Constitution, le résultat très positif de cette consultation reste sans effet. Pire, il sera balayé par le référendum officiel de 1953, réservé aux hommes et à leur 57% de non.

Le feu sacré en héritage

Au niveau cantonal, le droit de vote des femmes est finalement acquis en 1960. Hélène Gautier-Pictet, qui avait rejoint le mouvement religieux Quaker et était devenue l’un des piliers de son assemblée genevoise durant la Deuxième Guerre mondiale, se consacre alors pleinement au pacifisme. Renaud Gautier se rappelle: «Elle prenait le chauffeur pour se rendre aux audiences des tribunaux militaires, où elle tapait le sol de sa cane pour protester contre la condamnation des objecteurs de conscience.»

Mère de cinq enfants, visionnaire engagée, elle s’en est allée en 1973. Son fils, Jean-Jacques Gautier, reprendra le flambeau du combat contre l’injustice. En véritable précurseur du monitoring universel des lieux de privation de liberté, il fonde l’Association pour la prévention de la torture (APT). Cette organisation s’occupe toujours des droits des personnes détenues et forme des équipes à la détection des traitements cruels ou dégradants. La femme de la haute a laissé le feu sacré en héritage.

Prochain épisode: Monique Bauer-Lagier


Profil

1888 Naissance à Berne.

1909 Mariage avec le banquier Charles Gautier.

1937 Création du CLAFG.

1941 Adhésion au mouvement Quaker.

1973 Décès à Genolier (VD).

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