Témoignage

Henda Ayari: «J’étais salafiste, je suis une femme libre»

Henda Ayari est une rescapée du salafisme. Après vingt ans passés sous son voile intégral, elle l'a jeté. Une photo d'elle avant et après vont enflammer les réseaux sociaux et la convaincre d'écrire. «J'ai choisi d'être libre»

D’elle, il y a d’abord cette voix. Généreuse, franche, primesautière. Ensuite, ce visage au sourire énigmatique. Enfin les mots, clairs et tristes, sur les trois cents pages de «J’ai choisi d’être libre», paru aux éditions Flammarion. Henda Ayari y raconte ses vingt ans de salafisme et sa renaissance.

Comment une fillette née en France embrasse-t-elle cette doctrine de son plein gré? Il faut, pour le comprendre, suivre la petite Henda jusque dans son enfance fracassée, entre une mère qui la violente et un père qui l’abandonne, tiraillée entre deux cultures, maghrébine et française. Puis la rencontre avec des «sœurs» voilées qui lui vendent le salafisme en guise de vérité, le voile intégral comme une délivrance.

C’est alors que Bachir croise la route d’Henda. Le jeune homme lui promet le paradis en échange de sa liberté. Car ce mari salafiste et violent va-tout lui confisquer: son libre arbitre, ses études, son indépendance, son compte bancaire, la musique, les saisons, son ventre, ses enfants. Et c’est ainsi que Henda, contre l’assurance du paradis, acceptera l’enfer. Jusqu’à la rébellion. Mais on ne quitte pas impunément une prison. Si elle lâche son voile, c’est d’abord sous le joug d’une impérieuse nécessité: trouver du travail pour nourrir ses enfants après avoir quitté son mari. La liberté comme aspiration s’invitera plus tard.

Fin 2015, après les attentats de Paris, Henda poste deux photos d’elle sur Facebook, en miroir. L’une couverte du jilbab, un épais voile noir qui cache tout sauf ce visage blême, l’autre en perfecto cintré noir, cheveux détachés et lèvres rouges. Avec cette légende: «A vingt ans, j’étais jeune et salafiste. A 39 ans, je suis une femme musulmane libre.» Ce face-à-face enflamme immédiatement la Toile: 85 000 «j’aime», mais aussi des insultes et des menaces, qui n’ont à ce jour pas cessé. Mais rien ne fera plus taire Henda. Pas même l’invite en enfer, qu’elle a déjà visité.

Le Temps:  Que s’est-il passé dans votre tête le jour où vous vous êtes débarrassée de votre jilbab?

Henda Ayari: C’était le jour où j’ai reçu la réponse du Ministère de la justice. Une enveloppe frappée aux couleurs de la République, bleu, blanc, rouge. Je l’ai ouverte, il était écrit que je commençais le 29 mai à l’École nationale des greffes à Dijon. Je me suis alors regardée dans le miroir, et là il s’est passé quelque chose. Je me suis dit que j’allais tout recommencer et j’ai jeté mon voile. C’était enfin le grand jour, c’était fini la galère. J’en ai pleuré, crié, sauté de joie avec mes enfants. Cette lettre, c’était la promesse d’une belle vie, c’était la preuve, aussi, que j’étais enfin reconnue dans cette société.

- Comment ont réagi vos enfants, qui vous avaient toujours connue avec le voile intégral?

- Ils étaient heureux de cette transformation, car ils ont conscience de ce que j’ai vécu. J’étais partie avec eux, j’avais obtenu leur garde, vécu de petits boulots, puis trouvé enfin un emploi de fonctionnaire. Pendant les premiers mois, je dépensais tous mes salaires en cadeaux, il fallait que je me rattrape.

- Qu’est-ce qui vous a séduit dans le salafisme?

- Je n’utiliserais pas ce verbe. J’ai cru que le salafisme était la vérité, qu’il n’y avait pas d’issue en ce monde. J’ai été élevée par une mère qui estimait que les hommes étaient des salauds mais qu’il fallait que je trouve un pas trop mauvais mari pour assurer ma protection. A vingt ans, je tombe sur un homme qui me promet exactement cela. Je n’avais pas confiance en moi, j’avais une enfance meurtrie, je cherchais une famille. Il me répétait que j’irais au paradis si je faisais une épouse soumise. J’ai été happée par cet espoir. Les failles de l’enfance rendent les êtres plus sensibles à ce genre de discours.

- Mais par quel mécanisme une femme du XXIe siècle née en Europe peut-elle accepter de se soumettre à un homme au point de se nier elle-même?

- C’est la peur. Ma mère a tenté de me détruire. J’ai donc développé un instinct de survie et me suis réfugiée dans la foi en Dieu. A cette époque, je regardais beaucoup de films arabes, comme les Dix commandements, Abraham… Et soudain apparaît Bachir. Il ressemblait au Prophète des films, son apparence m’a beaucoup touchée. J’ai cru qu’il serait un homme bon. Il s’est alors servi de Dieu pour me convaincre de me soumettre.

- Vous trouviez donc un certain romantisme dans le salafisme?

- Oui, exactement. J’étais une jeune fille à la recherche du prince charmant. Toutes les jeunes filles rêvent d’une vie en rose, de beaux enfants dans une grande maison. Si elles ont grandi dans une famille sécurisante, elles peuvent développer un esprit critique. Si ce n’est pas le cas, comme pour moi, elles ne sont que des brebis prêtes à tomber dans la gueule du loup. Il faut se construire soi-même pour pouvoir résister aux influences extérieures. C’est pour cela que j’ai créé une association qui tente de venir en aide aux femmes pas suffisamment solides pour résister.

- Dans le salafisme, la mort est sublimée. Comment peut-on chérir la mort quand on porte un enfant?

- (Silence) Comment expliquer… On subit un lavage de cerveau, tout concourt à la mort, les prêches, les livres, la prison du croyant… On répète tout le temps la même chose. Et puis on est nourri, sur internet, des injustices d’un monde pourri. On finit par se réfugier dans l’espoir d’un autre monde.

- Qu’est-ce que vous avez ressenti, la première fois que vous avez mis le voile intégral?

- Une énorme fierté. On se sent supérieur aux autres, à l’abri des regards. On ne le vit pas comme une négation de l’identité.

- Dans votre livre, vous êtes aussi dure à l’endroit de la culture et des traditions maghrébines que du salafisme. Vous montrez comment ces premières infantilisent et soumettent les femmes. Avez-vous hésité à le faire?

- Non, car je considère qu’il faut dénoncer. Nous, femmes de la deuxième génération à vivre en France, avons subi. J’ai passé par toutes les humiliations, y compris le test de virginité pour plaire à ma mère. C’est à des femmes comme moi de combattre tout cela pour les plus jeunes.

- Comment apprivoise-t-on la liberté?

- Il s’agit d’abord de lutter contre soi-même pour apprendre à s’aimer. Ma mère me disait que j’étais moche, mon mari a pris le relais. Je ne m’apprécie pas physiquement. Quand on a des complexes, le voile est pratique. On croit aussi qu’il protège des meurtrissures de l’enfance. La liberté, elle, s’apprend dans la souffrance.

- Il vous est arrivé de rechuter, de vous racheter des jilbabs…

- Oui, c’était après une déception et juste avant que je ne rentre au Ministère de la justice. Mais je les ai ramenés le lendemain au magasin. C’est ce boulot de greffière qui m’a sauvée. Sans lui, je n’aurais jamais eu le courage de quitter le voile intégral. Aujourd’hui, j’ai développé un esprit critique, les épreuves m’ont forgée et je n’ai plus cette fragilité.

- Portez-vous le bikini?

- (Rires). J’en ai un chez moi, dans ma chambre! Mais je n’ai pas encore osé. Ça va être difficile, mais j’en ai envie!

- En Suisse, une initiative populaire visant à interdire la burqa a été lancée. Si vous étiez Suissesse, que voteriez-vous?

- Je voterai pour interdire la burqa, sans hésitation. Ça ne devrait même pas être discuté. Car elle est l’étendard d’une doctrine dangereuse pour la société et pour le statut des femmes. Par contre, le petit voile, c’est autre chose. Il doit être permis.

- Le radicalisme progresse en France et en Europe. Est-il trop tard pour arrêter ce mouvement?

- Non. Il faut que des gens sortent du silence, comme moi après les attentats de Paris, en publiant mes deux photos. C’était ma manière de dire non. La solution viendra d’abord des femmes. Je reproche aux femmes maghrébines d’avoir peur de s’assumer seules. Sans insertion dans la société, elles ne réalisent pas qu’elles ont un autre rôle à jouer que celui d’être au service de leur mari. Lequel leur fait croire qu’ils vont les protéger, comme des perles précieuses dans leur coquille, pour mieux les dominer. Il faut que la société tende la main à ces femmes au lieu de les rejeter, ce qui a pour conséquence qu’elles se replient sur elles-mêmes.

- Votre ancien mari parlait-il de djihad?

- Oui, il disait que tout homme musulman doit acquérir la capacité de mourir en martyr. J’ai encore parfois peur pour mon fils aîné, car mon ex-mari verrait d’un bon œil qu’il parte pour le djihad.

- Vous dénoncez aussi l’hypocrisie des salafistes envers le sexe.

- Ils ne regardent ni ne serrent la main des femmes au prétexte qu’elles sont des tentatrices. Une épouse ne peut pas refuser un rapport sexuel avec son mari, sous peine d’être maudite. En revanche, ils ne se gênent pas pour regarder les autres dans la rue et abuser des naïves. Les salafistes sont des hommes comme les autres mais avec des frustrations.

- Que reste-t-il de vos rêves?

- J’en avais deux, écrire un livre et créer une association de soutien. Et je les ai réalisés! J’y ajouterai avoir une maison pour mes enfants, avec un petit jardin. Mais la vie d’une mère seule avec enfants est difficile, d’autant plus que j’ai perdu mon emploi de fonctionnaire. Mais l’important, c’est de savoir qu’on peut toujours changer de vie.

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