Politique européenne

Henri Gétaz, le nouvel homme-orchestre de l’AELE

Nouveau secrétaire général de l’Association européenne de libre-échange, le Vaudois Henri Gétaz défend la viabilité et la raison d’être de cette organisation qui a un poids politique face à l’UE, alors qu’elle ne compte que quatre pays membres

Il est là, grand sourire sur la photo souvenir. Henri Gétaz a l’air plutôt soulagé d’avoir quitté son poste de directeur aux Affaires européennes à Berne. Désormais secrétaire général de l’Association européenne de libre-échange (AELE), il a pu d’emblée engranger un succès. L’accord que cette organisation vient de signer avec l’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé du monde avec ses 260 millions d’habitants, est un «jalon» dans l’histoire de l’organisation.

Fondée en 1960 à l’initiative du Royaume-Uni, l’AELE avait pour objectif de créer une zone de libre-échange entre les pays d’Europe non membres de ce qui s’appelait la Communauté économique européenne (CEE), devenue l’UE. Elle s’est d’emblée voulue une zone de libre-échange uniquement, contrairement à cette dernière, basée sur une union douanière et un marché commun. A son origine, elle se comprend comme une rivale de la CEE, mais doit vite abandonner cette ambition lorsque la plupart de ses sept pays fondateurs – la Grande-Bretagne, la Suède, le Portugal et l’Autriche – la quittent tour à tour pour rejoindre l’UE.

L’AELE, qui a toujours fait partie de la construction européenne, est un acteur qui a encore sa raison d’être

C’est dire que tout au long de son histoire, ses détracteurs ont prophétisé sa mort prochaine. Mais en 2018, l’AELE est toujours là, même si elle ne compte plus que quatre membres: la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. Elle est encore le neuvième acteur mondial dans le commerce des biens, et même le cinquième pour les services.

L’Europe, un continent morcelé

Dans l’esprit des gens, l’Europe, c’est l’UE. «Mais ce continent est plus morcelé qu’on le croit», rappelle Henri Gétaz. En dehors de l’UE avec ses 27 membres, il y a l’AELE, la zone euro, celle de Schengen, l’Espace économique européen (EEE), la Grande-Bretagne dont on ignore le destin et enfin les pays des Balkans.

«L’AELE, qui a toujours fait partie de la construction européenne, est un acteur qui a encore sa raison d’être», affirme Henri Gétaz. Pour celui-ci, ce nouveau poste constitue en quelque sorte un retour aux sources. Au tout début de sa carrière, en automne 1990, il y effectue un stage. L’ambiance est aussi effervescente qu’enfumée, car le président de la Commission européenne, Jacques Delors, vient de proposer aux pays de l’AELE de participer à l’EEE. «Pour nos pays, c’était l’occasion de faire un bond qualitatif énorme dans l’intégration européenne, une époque passionnante», se rappelle-t-il.

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Titulaire d’un doctorat en sciences économiques, ce Vaudois de 54 ans fait ses armes à l’Office fédéral des affaires économiques extérieures, «le plus prestigieux» de la Confédération, selon l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart. Puis il replonge dans le dossier européen en tant que suppléant de Michael Ambühl au Bureau de l’intégration. C’est la grande période du bilatéralisme, marquée par la signature du deuxième paquet d’accords avec l’UE et l’intégration de la Suisse dans l’espace de coopération judiciaire et policière de Schengen.

Plus tard par contre, le ciel se couvre de gros nuages noirs. Lorsque Henri Gétaz devient directeur aux Affaires européennes, la Suisse ne parvient pas à rénover cette voie bilatérale qui n’est plus aussi «royale» qu’on a voulu le faire croire.

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L’AELE, bien vue par Bruxelles

Lorsque Ignazio Cassis – qui veut un «reset» dans le dossier européen – arrive à la tête du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), le diplomate vaudois est déjà sur le départ pour Genève, où l’AELE a son siège. Certes, la Suisse, avec ses 8,4 millions d’habitants et son PIB de 670 milliards de francs, est le plus grand pays de l’association. Pourtant, la relation de l’AELE avec Bruxelles est différente. Car ses trois autres membres ont répondu favorablement à l’offre de Jacques Delors d’adhérer à l’Espace économique européen, dont l’UE se félicite qu’il fonctionne bien.

«L’EEE a survécu à trois élargissements de l’Union européenne et à une crise financière mondiale», relève Henri Gétaz. Ce dernier ne le dit pas, mais son sourire en dit long. Il est aujourd’hui mieux reçu à Bruxelles en figure de l’AELE qu’auparavant en tant que diplomate suisse toujours en quête d’un régime spécial. «Au sein de l’UE, nous sommes écoutés, car perçus comme des partenaires fiables participant à l’avenir de la construction européenne.»

Un atout dans le contexte du Brexit

Aujourd’hui, l’AELE a conclu 29 accords de libre-échange avec une quarantaine de pays. Celui signé avec l’Indonésie, pays aux 300 langues et 1700 îles, est le plus important de tous. «Il ouvre d’excellentes perspectives avec un partenaire politiquement stable qui connaît une croissance annuelle de 5% et qui a des besoins gigantesques en termes d’infrastructure.»

Aujourd’hui, tous les regards se tournent vers Londres, où le Royaume-Uni doit se prononcer sur l’accord relatif au Brexit. Le scénario d’un divorce sans deal d’avec l’UE est plus plausible que jamais. Un probable chaos qu’Henri Gétaz prend au sérieux, mais sans le dramatiser: «L’UE tend à percevoir sa relation avec les pays voisins à travers le prisme de son organisation interne. De son côté, l’AELE n’a pas ce genre de contraintes mentales. Elle est plus flexible dans sa manière d’appréhender la situation, un atout lorsqu’elle cherchera à préserver une relation ordonnée avec le Royaume-Uni.»

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