Si je n’avais pas été journaliste, je serais devenu guide touristique. Petit, c’était une des options avec météorologue et vulcanologue. Mon niveau de maths-physique-chimie a décidé pour moi. Pourquoi guide? Le contact humain, la diversité, la narration d’histoires. La profession n’est finalement pas très éloignée du journalisme. Ce 11 juin, je vais enfin pouvoir me faire une idée plus précise, en troquant mon clavier d’ordinateur pour la casquette de guide touristique à Lausanne.

A ce stade, je n’en sais rien du pedigree de «mes» vacanciers. Lausanne Tourisme m’a tout juste transmis la feuille de route de l’excursion. Elle débutera par une prise en charge au débarcadère d’Ouchy. La visite se fera d’abord en car depuis les rives du lac Léman jusqu’à Vidy. Puis en lacets jusqu’au centre-ville pour atteindre la Cité, où nous devrons entamer un parcours à pied d’environ une heure. Les touristes doivent impérativement embarquer à 11h30 pour gagner Martigny à 12h15, où les attend la visite de la Fondation Gianadda. «Cela ne nous laisse que deux heures au lieu des trois. Il va falloir raboter le programme», m’explique Nathalie Nini-Rey.

Il est 9 heures lorsque je retrouve la guide et sa collègue Marie-Laure Ravanne à la sortie du métro M2, à Ouchy. Elles officieront à mes côtés. La première guide les touristes depuis vingt ans. Elle forme aussi les professionnels au métier. La seconde vient tout juste de rejoindre l’équipe de guides de Lausanne Tourisme. Nos vacanciers débarquent dans trente minutes par le bateau parti d’Evian. J’apprends qu’ils sont 43, de nationalité française. Le plus jeune participant a 80 ans.

Le car Sud Evasions immatriculé dans le département de Haute-Garonne manœuvre alors que la compagnie d’octogénaires approche en file indienne. J’ai devant moi la promotion 1957 de l’Ecole catholique des arts et métiers de Lyon. Des ingénieurs vaillants «accompagnés de Madame. Bon, il y en a tout de même deux trois qui traînent la patte», me prévient Marc Guillerd. Le retraité au caractère bien trempé joue les chefs de troupe. Tous les deux ans, la promo s’offre un voyage.

La mise en route se fait au micro pour les présentations et expliciter les raisons de ma présence. Je confie à Nathalie le soin des commentaires touristiques. Nous quittons Ouchy pour Vidy, «le quartier récréatif de la ville», explique la guide. Elle insiste sur la présence des fédérations sportives internationales. En bonne ambassadrice de Lausanne, Nathalie a la mission de délivrer le message promotionnel suivant: Lausanne, ville d’espaces verts, siège d’organisations sportives, centre de recherche et domicile de hautes écoles prestigieuses. Telles sont les quatre informations que les touristes se doivent d’avoir retenues à l’issue de la visite.

Nous passons devant le cimetière du Bois-de-Vaux. Nathalie liste les personnalités enterrées ici: Coco Chanel, Pierre de Coubertin, l’architecte Viollet-le-Duc dont c’était le bicentenaire de la naissance en 2014. L’explication fait son petit effet. Ballottés, quelques touristes levés aux aurores somnolent. D’autres au contraire n’en perdent pas une miette.

Au siège du CIO, la troupe dégaine caméra numérique et appareil photo. «C’est donc ici que l’on touche des pots-de-vin.» En plein scandale sur la corruption au sein de la FIFA, la blague de Marc Guillerd trouve son public. Sans transition, nous enchaînons sur les ruines romaines et l’histoire de Lousonna. Deux minutes plus tard, nous voilà devant le Tennis Club Stade Lausanne, le lieu d’entraînement de Stan Wawrinka, vainqueur de Roland-Garros cinq jours plus tôt. Visiblement impressionnée, Martine photographie une pub Visilab sur laquelle s’affiche la tête du joueur vaudois.

Alors que nous gagnons le centre-ville, Nathalie zappe avec aisance d’un thème à l’autre. Le bord du lac est prétexte à l’évocation des règles de navigation sur le Léman, mais aussi des frontaliers qui traversent au quotidien les 14 kilomètres entre Evian et Lausanne. Au passage de la synagogue, la guide parle réforme et protestantisme: «Ah tiens, les Lausannois ne sont donc pas baptisés», s’inquiète une participante. Il y aura de l’architecture avec le pont Chauderon qui enjambe le «quartier trendy du Flon». De la topographie aussi à la vue de la rue escarpée du Petit-Chêne. «Tiens, ça fait plus grand que Genève», commente Martine. Les Genevois apprécieront.

Guider les touristes est tout un art. Il consiste certes à délivrer des explications en un temps record, mais en prenant soin de ne pas «noyer» les participants d’informations. Quant au message et aux anecdotes, ils doivent s’adapter au profil du public. Ainsi nos octogénaires ingénieurs à la retraite bénéficieront d’extras sur l’architecture et les liens politiques, culturels et économiques entre la Suisse et la France.

A voir Nathalie et Marie-Laure officier, je découvre la face cachée du métier. En Suisse, la profession de guide touristique n’est pas reconnue. Il y a certes une formation, mais celle-ci s’effectue sur le tas. En d’autres termes, tout le monde peut devenir guide, «à condition de ne pas espérer en vivre», souligne Nathalie. Elle et sa collègue gagnent 120 francs. En l’occurrence pour une prestation comme le tour de ville d’aujourd’hui. «Peu importe qu’il y ait trois ou 40 personnes», ajoute Marie-Laure.

Toutes les deux font partie de l’ALGT. L’Association lausannoise des guides touristiques fait partie de l’offre de visites guidées de Lausanne et environs comme d’autres organismes, notamment le Mouvement des aînés (MDA). L’ALGT compte une trentaine de guides. Ils couvrent les visites tout du long de la haute saison entre mars et octobre, au gré de la demande. Mais depuis plusieurs années, les visites accusent une baisse de fréquentation. Alors il faut élargir la clientèle. Les voyages d’entreprises par exemple, et de presse. Si Le Monde, L’Express et le New York Times ont vanté dernièrement les attraits de Lausanne, c’est en partie grâce à Nathalie, Marie-Laure et leurs collègues.

A la place du Château, la visite se poursuit à pied. La troupe se dissipe. J’observe ce groupe de copines qui cancanent. Comme dans une visite scolaire, il y a les studieux et les autres, comme Martine, qui n’en a rien à cirer de l’histoire du major Davel. Elle commente le fuselage de la canne (qui se transforme en siège) d’un participant. Et demande à Edith: «Tu crois que je devrais m’en acheter une?» Quant à moi, je suis accaparé par Henri Martin.

Ce passionné d’architecture me confie n’avoir jamais été fan des visites groupées. Depuis le début, il tente de gagner son indépendance. Je vois bien qu’il cherche en moi un allié capable de mettre son plan d’évasion à exécution. Une fois dans la cathédrale de Lausanne, profitant de la scission de la troupe en deux, Henri fait diversion. Il abandonne femme et camarades devant la rosace pour se diriger d’un pas pressé vers la crypte et les vitraux. Marie-Laure n’a rien vu. Je le rattrape. Henri finit par rentrer dans le rang un quart d’heure plus tard, visiblement satisfait de cette brève plage de liberté.

Sur l’esplanade de la Cathédrale, les nez se lèvent. La guide évoque le guet. Pendant plus d’un quart d’heure. Nous ferons l’impasse sur les places de la Palud et de la Riponne. Direction le Tunnel, où nous attend le car. Le groupe a l’air ravi. Nathalie et Marie-Laure se partagent discrètement deux billets de 20 francs. Les pourboires sont une denrée rare. «Sauf chez les Américains éduqués à tipped the guide », m’expliquent-elles. Je ne leur ai pas dit, mais Henri Martin m’a glissé 10 francs dans la paume de la main au moment des au revoir. Une manière de me remercier pour avoir couvert son évasion.

Demain, votre journaliste joue les sauveteurs sur le Léman à l’occasion d’une régate mythique: le Bol d’or

 

Devant le lieu d’entraînement de Stan Wawrinka, Martine photographie une pub Visilab sur laquelle s’affiche la tête du joueur vaudois