Visage halé, chemise blanche, col ouvert, blazer marine, Hervé Falciani paraît en grande forme. Concentré mais décontracté, l’homme qui doit être jugé en son absence dès lundi devant le Tribunal pénal fédéral à Bellinzone va répondre durant plus d’une heure aux questions des journalistes venus en masse au Casino de Divonne pour l’écouter.

Absent de son procès, Hervé Falciani préfère manifestement être présent dans les médias. Sa conférence de presse, qui ouvre les 4èmes assises du journalisme organisées à Genève sous le patronage du Club suisse de la presse, fait figure de pied de nez à la justice helvétique. Prudemment, l’apparition de l’ex-informaticien de la banque HSBC a été délocalisée en territoire français, où il vit et d’où il ne peut être extradé puisqu’il possède la nationalité française.

«Parodie de justice»

En Suisse, il risquerait l’arrestation immédiate pour être amené devant ses juges. Il doit répondre d’espionnage économique, de soustraction de données et de violation du secret bancaire et commercial pour avoir copié et livré à l’étranger les fichiers des trois quarts de la clientèle de son employeur.

«Je ne veux pas cautionner une parodie de justice», voulue «par une banque qui a payé pour ne pas être poursuivie». Allusion au fait que le parquet genevois a rapidement abandonné les poursuites contre la banque pour des infractions de blanchiment, celle-ci acceptant de son côté de verser 40 millions en compensation des torts causés.

«Il y a bien pire que la Suisse"

Hervé Falciani se défend cependant de vouloir régler des comptes avec la place financière helvétique. «Il y a bien pire que la Suisse.» S’il avait été en France, il aurait «fait la même chose.» «Je ne suis pas contre le secret, mais contre le secret absolu", ajoute-t-il.

La justice jugera donc le pilleur de fichiers, et lui seul. Même si son avocat plaidera probablement le sursis, «les conditions d’un procès équitable ne sont pas réunies», croit-il pouvoir affirmer. Il ne s’en expliquera pas davantage, sinon pour dire que le «véritable enjeu» de son procès, c’est de «sauver les apparences» et que, si les Suisses ont offert de lui délivrer un sauf-conduit pour qu’il puisse comparaître sans être arrêté, l’accepter serait revenu à «à légitimer des apparences que je ne veux pas donner.»

Questions embarrassantes

Lesquelles au juste? Hervé Falciani n’en dira pas davantage et glisse sur toutes les questions qui pourraient l’embarrasser. Comment concilier, par exemple, le portrait d’un authentique lanceur d’alerte que dresse le livre qu’il a coécrit avec le journaliste italien Angelo Mincuzzi, lui aussi présent à Divonne, avec le caractère très intéressé de ses toutes premières démarches, qui l’ont vu approcher une banque au Liban, pays de sa maîtresse d’alors, pour lui proposer des fichiers de la clientèle de HSBC? Comment expliquer qu’interrogé à l’époque par Le Temps, il indiquait avoir voulu alerter, non sur les abus que permettait le secret bancaire, mais au contraire sur les failles dans la protection de la sphère privée des clients au sein des banques?

«Le droit d’être opportuniste»

«L’essentiel n’est pas de savoir si je suis ou non un vrai lanceur d’alerte», ni de comprendre «mes motivations», coupe l’intéressé. Avec une candeur calculée, l’homme revendique même «le droit d’être opportuniste». «Je l’ai été avec le Liban, je l’ai été dans d’autres occasions que vous ne suspectez pas encore. Je n’ai pas d’introspection envers moi-même."

Seul le résultat compte

En somme, essaye-t-il de dire, il n’y a que le résultat qui compte et il faut apprécier son action sur ce qu’il a obtenu. Le bilan, pris sous cet angle, n’est effectivement pas négligeable. Hervé Falciani aurait très bien pu finir comme un petit délinquant anonyme en col blanc. Quand la procureure fédérale Laurence Boillat l’interroge, en cette veille de Noël 2008, il n’a pas encore transmis à l’extérieur l’énorme masse de données qu’il a réussi à copier dans les fichiers de HSBC. Il a fourni aux Français des informations sur une poignée de clients seulement. La magistrate le laisse rentrer chez lui. Il est le père d’une fillette à la santé déficiente, il fait jouer la corde sensible. C’est seulement en passant le lendemain en France avec toutes ses disquettes, à l’abri de enquêteurs suisses, qu’il fait le pas décisif. Il sera désormais l’auteur de la plus grosse affaire de soustraction de données dans une banque suisse, l’homme qui aura contribué à abattre le secret bancaire.

Le tour du monde

Bien sûr, le raccourci est approximatif: même sans Hervé Falciani, il est fort peu probable que le secret bancaire ait duré plus longtemps. Mais en entrant en contact avec les autorités françaises, l’informaticien va pouvoir endosser le rôle d’un lanceur d’alerte en lutte contre les abus du système financier. Les «listes Falciani» vont faire le tour du monde ou presque.

Aujourd’hui, l’homme vit de cette notoriété. C’est du moins ce qu’il affirme en énumérant quantité de mandats qui lui auraient été confiés, en France, en Espagne et jusqu’en Argentine. Mais on peine à en mesurer l’ampleur, voire le sérieux, et Hervé Falciani apparaît malgré tout comme un homme seul.

«J’ai plus de pouvoir que la Finma»

Mais il ne doute pas de ses pouvoirs. «J’en ai plus que n’en aura jamais la Finma», dit-il sans rire. Selon lui, il aurait d’abord cherché à alerter les autorités helvétiques. Mais celles-ci ne pouvaient ou ne voulaient rien entreprendre en préservant l’anonymat du dénonciateur. Ainsi, le Franco-Italien aurait décidé de «gruger les enquêteurs suisses «et de fournir aux autorités françaises de quoi ouvrir une enquête.

«Il n’y a pas de lois de droit divin», dira-t-il encore.