Sur les clichés officiels du Conseil fédéral ou des gouvernements cantonaux, il y a toujours un sixième ou un huitième acteur que personne ne reconnaît. C’est le chancelier ou la chancelière, une personnalité de l’ombre qui joue un rôle essentiel dans le système démocratique. Nous dressons le portrait de cinq d’entre eux.

Episodes précédents:

Depuis la gare de Tramelan, on aperçoit sur les hauteurs l’Hôtel de Ville côtoyant la principale église du village. Cette image rappelle que cette commune de 4500 habitants accueille de très nombreuses communautés protestantes. «Ici, il y a plus d’églises que de bistrots», sourit Hervé Gullotti. Cette concentration d’églises évangéliques est l’une des plus importantes d’Europe.

A lire aussi: A Tramelan, dans la rue des quatre églises

Barbe noire, baskets blanches, Hervé Gullotti, c’est Monsieur le chancelier. Dans d’autres villages, il se serait appelé secrétaire communal: «Chancelier, c’est une façon de mettre en valeur la politique locale, cela donne plus d’épaisseur à la fonction.» Et d’ajouter avec modestie: «Mais le rôle et le salaire sont les mêmes que pour les secrétaires communaux.»

Précisément, quel est son rôle? «Je suis la plaque tournante, les bras de l’exécutif, la mémoire de la vie politique.» Il est également le secrétaire du législatif, appelé ici Conseil général, qui se réunit quatre fois par an.

En place depuis quinze ans, le Biennois d’origine est également en contact très étroit avec les habitants: «Quand les gens ne sont pas trop fâchés, ils viennent se plaindre vers moi, quand ils sont très fâchés, ils se rendent directement chez le maire.»

L’affaire de la piscine

Des critiques, il y a en a eu récemment. Tramelan avait décidé de ne pas ouvrir la piscine cet été, en raison des mesures imposées pour lutter contre le Covid-19. Levée de boucliers. La nouvelle a fait le tour de la Suisse. Une pétition a été lancée et a réuni plus de 1000 signatures. Les autorités sont donc revenues en arrière. Cette piscine, élue la plus belle de Suisse romande en 2003, rappelle avec fierté Hervé Gullotti, a bel et bien ouvert ses portes en juillet. «Mais les baigneurs pourront juste se tremper, ils devront ensuite repartir», précise-t-il, inquiet pour les conséquences sanitaires et financières de ce revirement. Comme chancelier, il n’a pas participé à la décision, mais a dû assurer une communication pas toujours bien comprise par la population.

Autre gros sujet de préoccupation depuis plusieurs semaines, les nuées de camping-cars qui s’arrêtent dans des lieux protégés. «La police a dû intervenir.» Hervé Gullotti préférerait que les touristes privilégient la marche, le cheval ou le vélo pour découvrir cette région qu’il ne cesse de promouvoir et de défendre.

Futur président du Grand Conseil bernois

Au service de sa commune, mais pas seulement. Hervé Gullotti est aussi député socialiste au Grand Conseil bernois. «L’ombre et la lumière», résume-t-il avec un sourire entendu. Il incarne d’ailleurs le renouvellement politique d’une région longtemps traumatisée par la Question jurassienne. Il sera président du Grand Conseil l’an prochain, et son nom circule régulièrement pour une candidature au gouvernement bernois.

Historien de formation, il a été journaliste au télétexte, avant de rejoindre Tramelan. Chancelier expérimenté, il ne s’est lancé que récemment en politique. C’était en 2017 pour l’élection à la préfecture du Jura bernois. Il rejoint alors le parti qui correspond le mieux à ses convictions: le PS. Battu, mais élu quelques mois plus tard au Grand Conseil.

Hervé Gullotti se définit clairement comme Bernois et donc antiséparatiste, mais pour lui il faut passer à un nouveau chapitre de l’histoire, la Question jurassienne ne fait plus rêver les jeunes.

Rare pour un politicien: il n’hésite pas à mettre en avant sa foi chrétienne, en particulier sur son site internet: «J’épouse ces valeurs et j’essaie de les appliquer au mieux. Quand on fait de la politique, on est mû par des valeurs, moi c’est le christianisme», dit-il avec conviction. Protestant, il a découvert l’Eglise mennonite grâce à sa femme.

Plus de poids pour les francophones

Au Grand Conseil, l’ancien journaliste s’attelle à défendre les Romands. Ils sont 50 000 dans le Jura bernois et à Bienne; 50 000 dans le reste du canton, principalement en ville de Berne. Eux n’ont aucun droit particulier. «Le canton doit aussi leur donner la parole.» Il remet aussi en question le fait que le représentant francophone siégeant à l’exécutif soit forcément issu du Jura bernois. «Et pourquoi pas de Bienne?» s’interroge-t-il.

A lire également: Virginie Borel, la voix du bilinguisme français-allemand, comme un des socles fondateurs de la Suisse

Né dans la cité seelandaise, il est convaincu que si Moutier rejoint le canton du Jura, le Jura bernois devra se repositionner par rapport à Bienne qui, elle, est très active, notamment pour héberger des centres administratifs.

Hervé Gullotti le reconnaît et le déplore, la région est peu connue dans le reste de la Suisse romande: «Quand j’ai quitté Fribourg après mes études pour aller dans le Jura bernois, mes copains considéraient que j’allais en Sibérie.» Cette méconnaissance est liée, selon lui, au fait qu’il y a peu de personnalités issues de cette région. Même si actuellement une nouvelle génération émerge dont il fait partie, tout comme le directeur de la Chambre d’économie publique, Patrick Linder, ou les députées Virginie Heyer (PLR) et Maurane Riesen (Parti socialiste autonome). Sans oublier le conseiller d’Etat UDC Pierre-Alain Schnegg, qui a réussi à devenir l’homme fort du gouvernement bernois. Un sacré exploit pour un francophone.

A lire enfin: Patrick Linder, l’ambassadeur de la microtechnique dans le Jura bernois

Hervé Gullotti regrette également que, avec la non-réélection de Manfred Bühler au Conseil national, la région n’ait plus de représentant sous la Coupole. «La minorité francophone du canton de Berne devrait avoir un siège garanti au parlement fédéral», lance-t-il. Encore une idée qu’il va mûrir.

15 heures. Hervé Gullotti attrape son sac. Il est pressé. Il doit se rendre à Berne pour décider si la session de septembre du Grand Conseil pourra avoir lieu au Rathaus, le siège du parlement bernois. «Je serai de retour vers 18h30», lance-t-il à son secrétariat. C’est la réalité de la double vie de chancelier et de député.


Profil

1972 Naissance à Bienne.

2003 Publication de la recherche en histoire intellectuelle «La province n’est plus la province».

2005 Nommé chancelier de la commune de Tramelan.

2017 Election au Grand Conseil bernois.

2019 Election à la vice-présidence du Grand Conseil bernois.