xIl était à peine plus de 20 heures, samedi soir à Genève. Les équipiers d'Alinghi étaient tous montés, les uns après les autres sur l'estrade dressée pour eux à la Rotonde du Mont-Blanc, excroissance du quai homonyme sur le Léman. La «cellule arrière», constituée de Brad Butterworth, Jochen Schumann et Russell Coutts, ces stratèges qui ont montré une telle constance dans leur talent durant les jours de course, avait été plus applaudie encore que le reste des marins. Manquait un seul homme. Le plus attendu. Son entrée a marqué le véritable début d'une communion qui pourrait durer entre ces nouveaux héros nationaux bigarrés et le pays venu les applaudir. Les quais étaient bondés comme rarement. On a compté 40 000 personnes. Ernesto Bertarelli a déposé l'aiguière d'argent au-devant de la scène pour qu'elle fasse connaissance avec la foule. Il a fait deux pas en arrière pour s'aligner avec ses hommes, et quelque chose est né entre ceux d'en bas, des admirateurs qui se sont déplacés de la Suisse entière, et ceux d'en haut, les régatiers au pardessus rouge. Ils étaient partis de Genève il y a deux ans; ils sont revenus pour présenter le plus vieux trophée du monde à ceux qui les attendaient.

Ernesto Bertarelli a laissé les drapeaux s'agiter, les cris, les applaudissements et les bravos retentir plusieurs secondes, puis il s'est emparé du micro qu'on lui tendait. Il s'est approché du public et a entamé un chant de victoire, comme ceux que l'on a entendus dans la France entière suite à sa victoire en Coupe du monde de football, il y a bientôt cinq ans de cela. Les champions, cette fois, c'était nous. Et c'est précisément parce qu'il voulait l'entendre résonner ici, à Genève, la ville où il a grandi et où les échos de cette rengaine gauloise ont retenti plus fort qu'ailleurs en Suisse, que le ravi, après quelques remerciements, s'est remis à faire le chef de chœur, agitant les bras pour emmener ses groupies. «Cette victoire, comme l'a dit Russell Coutts dans un français qu'il aura tout le temps d'améliorer puisqu'il avait annoncé le matin qu'il s'installait en Suisse, c'est aussi la vôtre.»

Volonté de contrôle

La volonté de contrôle exercée par le Team Alinghi depuis le début de l'aventure était enfin tombée, pour laisser place à un vrai sentiment de partage. Le matin même, à la descente du Boeing 747 de la Malaysia Airlines, le public avait obéi à l'injonction de se tenir à l'écart des formalités protocolaires. A 20 heures, il n'y avait plus de frontière. Le public ne ressentait aucune distance envers ces marins des antipodes, traités parfois de mercenaires. Le milliardaire inaccessible était redevenu un gosse qui a conquis son rêve en même temps qu'une immense reconnaissance de son pays. Un feu d'artifice célébra la noce puis l'équipage repartit comme il était venu: sur un bateau. La France avait eu son héros national, Zinedine Zidane, projeté sur l'Arc de Triomphe. La Suisse a eu, toutes proportions gardées, la Coupe de l'America projetée sur le Jet d'eau.