Deux janvier, jour férié. D'ordinaire, à cette date, skieurs et snowboarders débarquent en masse dans le village gruérien de Jaun. Mais voilà, coincée dans son goulet montagneux, la commune alémanique ne peut qu'offrir la désolation de l'herbe jaunie des pâturages. Las, les quatre remonte-pentes qui amènent les skieurs au pied des Gastlosen – ce paradis des choucas, des marmottes et des chamois – n'ont pas encore fonctionné cet hiver. Neuf degrés et un crachin fin: le réchauffement planétaire est bien cruel pour la station de 700 habitants. Le manteau d'or blanc, qui couvre d'ordinaire les toits des chalets au bois mordoré et l'un des plus beaux champs de neige de la région, n'est tombé ni du ciel ni des canons à neige.

Jean-Claude Schuwey n'est pourtant pas homme à se laisser abattre par la grisaille déprimante. Trapu, l'œil fier et malicieux, des cheveux noirs tombant sur son visage mat de solide montagnard, cet Alémanique de 52 ans, député démocrate-chrétien et syndic de Jaun depuis 1996, reçoit dans sa salopette bleue de maître charpentier. «C'est la première fois que l'on n'arrive pas à enneiger au moins une piste avant le Nouvel An. Si les touristes saisonniers sont bien là et que les lieux d'hébergement ont fait le plein, les clients journaliers font défaut», explique le syndic. Mais ces skieurs alpins, qui consomment dans les magasins et les établissements du village, ne sont pas les seuls à être restés en plaine. Les amateurs de randonnée à peaux de phoque manquent aussi à l'appel. Les deux villages de la commune, Jaun et Im Fang, sont en effet des portes d'entrée vers la chaîne dentelée des Gastlosen, la terre idéale pour la randonnée à skis en hiver et pour la marche et l'escalade en été. Le magasin de sport, qui vend et loue du matériel, est au final le plus touché. Il n'a réalisé au mois de décembre que 10% du chiffre d'affaires de 2001, privant une famille d'un revenu… annexe.

Car c'est bien là l'esprit de la station de Jaun: avoir construit une sorte de tourisme de milice, fortement imbriqué dans l'économie du village. A l'exception d'un poste à 80% pour le responsable de la promotion, les autres acteurs du tourisme saisonnier ont tous une autre profession. Qu'ils soient charpentiers, bûcherons ou paysans, ils trouvent alors un autre revenu dans la préparation et l'exploitation des pistes de ski alpin, de ski de fond ou de luge.

Tout a commencé dans les années 1960. L'agriculture et l'économie de montagne battent de l'aile. Afin de trouver des revenus supplémentaires et d'offrir des loisirs aux villageois, qui ne bénéficiaient pas de la mobilité actuelle, un premier téléski est construit. Un coiffeur, un nouveau magasin d'alimentation, des nouveaux restaurants apparaissent alors au gré des besoins et des moyens de la collectivité. «Le développement du tourisme à Jaun a été échelonné. C'est très sain, car il s'est construit grâce à l'économie locale, qui a réalisé la plupart des chalets ou des infrastructures», explique Jean-Claude Schuwey. Plutôt que de donner du travail à des entreprises de plaine, certains travaux ont même été ajournés pour en tirer bénéfice plus tard. «Il nous est impossible de chiffrer l'apport annuel du tourisme à la commune, car la plupart des retombées sont indirectes. Mais, ici, point de strass. Nous offrons un cadre calme et un tourisme de proximité pour des clients qui n'ont pas forcément les moyens de se rendre dans des stations luxueuses», indique le syndic.

Sur le même principe, les installations de remontées mécaniques de la station ne sont pas mises en danger par le manque de neige. «Nous avons très peu de dettes sur ces installations, et la société d'exploitation n'a pas d'employés sous contrat. Bien sûr, on ne peut pas amortir les équipements comme on le voudrait. Mais, avec cette flexibilité, la question de l'enneigement ne met pas en péril les remontées mécaniques, car les coûts sont quasi inexistants. Finalement, notre petite taille nous rend service. Même s'il y a un fort manque à gagner quand la neige n'est pas là», précise Jean-Claude Schuwey. Mais les touristes trouvent-ils leur compte? «Nous ne sommes qu'à 6 km du sommet du col du Jaun (BE), où les pistes sont ouvertes. De l'autre côté, il y a également les stations de la Lenk ou de Gstaad. De plus, Charmey, avec qui nous collaborons sur plusieurs dossiers, offre des installations sportives alternatives, notamment sa piscine et sa patinoire. Aujourd'hui, les distances ne sont plus un problème pour les touristes. D'autre part, le musée du Cantorama (la Maison du chant fribourgeois) et le cimetière, avec ses croix en bois sculptées par les artisans du village, sont toujours plus populaires», se réjouit le syndic.

Reste que les perspectives de développement de la commune sont limitées. Avec ses 55 km2, Jaun est la troisième plus grande du canton. Surtout l'une des plus montagneuses. Et les charges liées aux endiguements des torrents, à la construction de paravalanches, à l'entretien des forêts protectrices, même si elles sont largement subventionnées, pèsent lourd sur les finances. «Nous dépendons de la solidarité des communes riches de plaine. Et celles-ci jouent bien souvent le jeu. Les gens des villes ont aussi besoin des montagnards pour préserver des espaces naturels de détente. Enfin, nous avons la chance de voir nos citoyens rester à Jaun et maintenir une certaine solidarité villageoise, vu que plus de 50% d'entre eux travaillent à l'extérieur», conclut Jean-Claude Schuwey.