«C'est pour expliquer à mes enfants leur généalogie que j'ai commencé à écrire. Le reste est venu tout seul.» Voilà comment Jean-Pierre Seydoux, Fribourgeois d'origine et cheminot au Montreux-Oberland Bernois (MOB) en est venu à publier son autobiographie, meublant du même coup journées et soirées d'hiver depuis le début de sa retraite, il y a quatre ans.

Sortis de presse en mai 97, les cinquante exemplaires imprimés à ses frais font l'objet d'une deuxième édition parue au printemps 98 à 75 exemplaires. Sans prétention littéraire ou analytique, l'ouvrage mentionne le parcours d'un homme «de la naissance à la retraite», comme écrit en page de garde. Jean-Pierre Seydoux a éprouvé le besoin de noter des choses pour lui, une fois devenu sous-chef de dépôt dans les années 60, «pour se souvenir».

Avec le souci du détail, il a noué la gerbe, comme pour donner une suite à ses années de travail. Manuel aimant travailler le fer, le cheminot admire beaucoup les locomotives, surtout les anciens modèles, et les décrit en détail. Il apprécie moins les machines plus sophistiquées, responsables, selon lui, de la disparition de l'esprit de camaraderie des cheminots. Panaché de tranches de vie, d'anecdotes familiales, et de péripéties du rail au milieu du siècle, le récit s'adresse parfois à un lecteur, forcément amical, puisqu'il connaît l'auteur. L'ouvrage est épicé de recettes du terroir, de balades en montagne et de quelques photos maison.

Chez les Seydoux, on est chemin de fer par tradition. Le père, Louis Gabriel, était comptable au bureau des autobus des Chemins de fer électriques de la Gruyère, à Bulle, devenus en Gruyère-Fribourg-Morat (GFM) en 1942. Quant à la mère, Lucie Thérèse Gaillard, «elle a su élever trois gamins en se sacrifiant pour en faire des hommes». Après la mort du père en 1951, Jean-Pierre, qui se sent appelé à gagner sa vie, troque ses études au «Tech» de Fribourg contre un apprentissage de mécanicie-électricien aux GFM. Il écrit: «A cette époque, il n'y avait pas encore d'électronique sur les engins de traction. Même les diodes (petits bidules qui ne laissent passer le courant que dans un sens) n'existaient pas. On pouvait tout faire et le système «D» était roi. On faisait confiance aux conducteurs […]. Maintenant, ce sont des pilotes, même aux CFF, et ils ne peuvent plus que changer un fusible, appuyer sur un «stoz» ou fermer un robinet de paralysage pour autant qu'ils se souviennent où ils se trouvent!»

Construite au début du siècle sur les coteaux très raides du Lavaux, la ligne du MOB Montreux-Château-d'Œx a désenclavé les hautes vallées vaudoises et bernoises. Elle a permis l'essor économique et l'apparition du tourisme. Au milieu du siècle, entre indigènes et touristes, le MOB transportait surtout des passagers. Plus tard, le chantier du barrage de l'Hongrin a sollicité de nombreux convois de ciment et de tuyaux d'acier. La ligne a aussi assuré l'acheminement de kérosène pour la piste d'aviation militaire de Saanen. Pour Jean-Pierre Seydoux: «Si cette ligne n'existait pas, ce serait la catastrophe!»

Entré au MOB en 1955, Jean-Pierre Seydoux y travaillera quarante ans, comme mécanicien, puis sous-chef de dépôt. Il décrit: «Les ateliers étaient désuets, tout comme les machines-outils et l'outillage en général. En cela, les GFM étaient nettement supérieurs, tout comme le travail qui s'y faisait du reste. Pourtant, le MOB était déjà un chemin de fer de prestige et son matériel roulant nettement plus confortable que celui des GFM. Ses locomotives FZe 6/6 2001/2 (tare 63 t.) de 1932 ont été les plus fortes machines à voie étroite de Suisse, si ce n'est du monde». L'hiver, les conducteurs, qui dormaient en gare pour assurer les convois matinaux, n'étaient pas à l'abri du froid: «Dans les cabines des ADZe 23/26 qui assuraient tous les trains omnibus, il y avait souvent de la glace sur le plancher et des courants d'air parfois mêlés de neige. […]»

Le récit des manœuvres de formation des trains en gare de Montreux, commandées à la voix, laisse apprécier les dangers du métier: «La voix de l'aiguilleur nous parvenait souvent mal. Il criait les distances: un wagon, un demi, quatre mètres, deux mètres, un mètre; puis il sifflait les trois coups (signifiant arrêt). Comme on n'avait aucune visibilité à cause des courbes, que les CFF manœuvraient aussi au sifflet, avec en plus les camions […] qui allaient à la halle aux marchandises, c'était très délicat.» Les courts-circuits étaient fréquents. Jean-Pierre Seydoux raconte qu'un fusible lui a sauté devant les yeux, lui brûlant les deux cornées.

Quant aux stars qu'il a vu monter prendre leurs quartiers d'hiver dans la station huppée de Gstaad, il se borne à les citer: le maréchal Montgomery, la reine d'Angleterre, le président Bourguiba, Maurice Chevalier, et Mireille Mathieu. «Beaucoup de tralalas pour tous ces gens», note-t-il.

Enchanté et surpris de l'intérêt que l'on porte à son ouvrage, le retraité mijote déjà un prochain livre «plus philosophique».

Dans l'ensemble, l'auteur ne regrette qu'une chose: devoir payer son billet de train, maintenant qu'il est retraité.