Montagne

Hiver meurtrier dans les Alpes valaisannes

Vingt-neuf personnes ont perdu la vie cet hiver en Valais dans des accidents de montagne. Soit plus du double par rapport à une année normale. Les chutes de neige exceptionnelles en sont l’une des causes

Bloqués sur une arête, paralysés par le froid, la neige et le vent, aveuglés par la nuit, 14 alpinistes ont vécu l’enfer à quelques centaines de mètres seulement d’une cabane de montagne qui aurait été salvatrice. Sept d’entre eux ne s’en sortiront pas. Le drame qui s’est déroulé dans la nuit de dimanche à lundi au-dessus d’Arolla vient aggraver un bilan déjà lourd. Vingt-neuf personnes ont perdu la vie dans des accidents de montagne en Valais entre le 1er novembre et le 30 avril, selon la police cantonale. Un chiffre jamais atteint dans les statistiques de ces dernières années. C’est plus du double par rapport à une année normale, la moyenne des cinq derniers hivers se montant à 13 décès. Tentatives d’explication de cet hiver meurtrier.

Nous avons vécu des épisodes compliqués, avec des variations de temps très importantes et très rapides, ce qui a une incidence sur le nombre d’accidents.

Pierre Mathey, secrétaire général de l’Association suisse des guides

Pour Pierre Mathey, secrétaire général de l’Association suisse des guides, plusieurs éléments peuvent expliquer ces chiffres. «La neige tombée en abondance cet hiver a eu une incidence, à la hausse, sur le nombre de skieurs. L’effet Patrouille des glaciers a également augmenté le nombre de randonneurs en montagne, qui s’entraînaient en vue de cette compétition.» La météo joue aussi un rôle selon Pierre Mathey: «Nous avons vécu des épisodes compliqués, avec des variations de temps très importantes et très rapides, ce qui a une incidence sur le nombre d’accidents. C’est notamment ce qui s’est passé le week-end dernier au-dessus d’Arolla.»

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Frédéric Glassey, directeur de la météorologie chez MeteoNews, confirme que la fin de l’hiver et le mois d’avril en particulier ont été marqués par plusieurs situations de foehn. «Dans ce genre de contexte, les précipitations remontent très rapidement depuis l’Italie, ce qui peut surprendre les randonneurs.»

Des avalanches plus meurtrières

Autre particularité de cet hiver en Valais, les avalanches ont été plus meurtrières. La mort blanche a frappé à 20 reprises depuis le 1er novembre en Valais, alors qu’en moyenne elle ôtait la vie à 10 personnes ces dernières années. «Les grandes quantités de neige provoquent de grosses avalanches et plus elles sont grandes, plus les victimes sont ensevelies profondément. La force exercée sur leur corps est plus importante, la possibilité de trouver une cavité respiratoire est réduite et enfin le temps nécessaire pour les localiser et les secourir est rallongé», explique Pierre Huguenin. Le responsable de l’antenne sédunoise de l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches ajoute que cette année a également été marquée «par plusieurs incidents comprenant de nombreuses victimes, ce qui influence énormément les statistiques». C’est le cas par exemple de l’avalanche qui avait coûté la vie à quatre personnes le 16 mars dernier dans le vallon d’Arbi, au-dessus de Riddes, ou de celle qui a ôté la vie à trois Espagnols le 31 mars entre Fiesch et la station de Fiescheralp, dans le Haut-Valais.

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Tout comme pour le bilan général des décès en montagne, celui des avalanches a également été impacté par la météo. Les périodes de nuits claires créent du givre à la surface de la neige et ce givre empêche les liaisons entre les différentes couches du manteau neigeux en cas de nouvelles précipitations, précise Pierre Huguenin. Il image: «C’est comme si vous placiez deux plaques en acier l’une sur l’autre et que vous ajoutiez de la graisse entre ces deux plaques. Le glissement sera facilité et le risque d’avalanche augmenté.»

Sur les 19 avalanches mortelles répertoriées en Suisse cet hiver, le Valais en a comptabilisé 14. Et ce n’est pas un hasard, si l’on en croit Pierre Huguenin. «Le canton se situe entre la crête nord et la crête principale des Alpes, où trônent tous les grands sommets de plus de 4000 mètres. Dans cette région, les conditions d’enneigement sont particulières avec notamment des couches plus faibles et donc un risque d’avalanches plus élevé.»

Deux fois plus d’interventions

Autre indicateur de cet hiver particulièrement meurtrier, les sauveteurs d’Air-Glaciers sont intervenus deux fois plus souvent sur des avalanches qu’une année normale, explique Pascal Gaspoz, chef des guides de la compagnie de sauvetage. Cela ne modifie pourtant en rien l’organisation de la société. «Notre structure suffit pour 95 à 97% des interventions. Trois à quatre équipages sont prêts à partir de la base de Sion en permanence durant la haute saison. Il faut y ajouter un équipage stationné à Collombey.»

Si l’hiver qui vient de s’écouler n’a pas eu d’incidence sur l’organisation d’Air-Glaciers, il en a eu, en revanche, sur les personnes engagées. «Lors de saisons aussi chargées, on sent une fatigue physique et émotionnelle plus grande au sein des équipages. Notre métier consiste à sauver des vies et non pas à ramener des corps», conclut Pascal Gaspoz.


Arolla: les premiers éléments de l’enquête

Les contours du drame qui s’est déroulé au-dessus d’Arolla se dessinent peu à peu. Le ministère public valaisan a communiqué ce jeudi les premiers éléments qui ressortent de l’enquête. Les quatorze randonneurs, répartis en deux groupes, ont dormi à la Cabane des Dix et l’ont quittée dimanche matin vers 06h30. Le premier groupe, composé de quatre Français, a pris la direction de la cabane des Vignettes, alors que le second, conduit par un guide italien, s’est dirigé initialement vers la cabane Nacamuli, située en Italie.

Mauvaise visibilité

Aux environs du passage de la Serpentine, vers 10h00 dimanche, les randonneurs «semblent avoir commencé à dévier de l’itinéraire habituel. La météo était mauvaise et la visibilité située à quelques mètres», explique le ministère public, qui ajoute que le guide italien, qui a été retrouvé mort vraisemblablement après avoir chuté, n’a pas quitté le groupe durant la nuit.

Le drame, qui s’est déroulé dans la nuit de dimanche à lundi, a fait sept victimes: six Italiens et une Bulgare. Deux personnes sont toujours dans un état grave, mais leurs jours ne sont plus en danger. Cinq personnes ont subi une hypothermie légère. L’une d’elles a raconté son calvaire à nos confrères du «Corriere della Sera»: «maintenant je comprends ce que c’est l’enfer. L’enfer c’est cette chose-là, ça ne peut pas être autre chose que ce froid et qu’une nuit comme celle-là.»

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