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Activistes de l’association française 269Life Libération Animale devant l’abattoir de Clarens (VD), le 26 septembre.
© Christian Merz

écologie

Holocauste et abattoirs, la longue histoire d’une analogie qui dérange

Le conseiller national Jonas Fricker a dû démissionner après avoir comparé le transport d’animaux vers l’abattoir à l’Holocauste. En Suisse, où l’on chérit la liberté d’expression, l’affaire n’est pas habituelle. Mais l’histoire de l'analogie qui dérange remonte plus loin

En comparant le transport vers l’abattoir à l’Holocauste, le conseiller national vert Jonas Fricker a déclenché tant de réactions outragées qu’il a fini par démissionner samedi dernier. Pourtant, cette analogie, aussi controversée soit-elle, ne date pas d’hier. C’est même une constante, chez les défenseurs des animaux adeptes d’images chocs. L’un des cas les plus emblématiques date de 2004: une campagne du groupe américain People for the Ethical Treatment of Animals (PETA) juxtapose, sur des affiches, des images de victimes des camps de concentration et des poules en batterie ou des porcs derrière des barreaux, sous le slogan «The Holocaust on your plate».

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L’organisation américaine n’a pas inventé ce parallèle. Sur son site, elle explique s’être inspirée de l’auteur juif Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de littérature en 1978 et défenseur notoire de la cause animale. Il écrit que du point de vue animal, «tous les gens sont des nazis; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka». L’historien américain Charles Patterson reprendra l’idée dans son livre Un Eternel Treblinka, dans lequel il détaille le processus industriel de l’abattage. Beaucoup d’autres auteurs juifs d’après 1945 ont osé la comparaison, écrit la philosophe Elisabeth de Fontenay dans Le Monde en 2008: «Adorno et Horkheimer, Derrida, Canetti, Grossman, Gary, entre autres, ont été obsédés par la douleur animale et par sa proximité avec la souffrance des persécutions par les nazis.»

Banalisation de l’Holocauste

Mais en Allemagne, la campagne des défenseurs des animaux de PETA ne passe pas: le Conseil central des juifs d’Allemagne saisit la justice pour la faire interdire et obtient gain de cause. L’association, avec ses affiches, a «fait apparaître le destin des victimes de l’Holocauste comme trivial et banal», estiment les juges allemands en 2009.

L’analogie n’en a pas pour autant disparu du registre de l’action politique de l’antispécisme, courant qui estime qu’aucune espèce ne dispose d’un droit à exister supérieur à celui d’une autre. Dernier exemple en date: le 26 septembre dernier, l’association française 269Life Libération Animale (500 membres), qui prône l’abolition de l’abattage et de l’élevage, organisait une «nuit debout» devant les abattoirs, sur quelque 80 sites dans différents pays.

En Suisse, une centaine de militants se sont rassemblés devant l’abattoir de Clarens (VD) devant une banderole avec le slogan «Hommage aux victimes des abattoirs. Stop à l’holocauste animal». La déléguée suisse de l’association, Elisa Keller, 20 ans, revendique l’usage d’images fortes pour éveiller les consciences et la «radicalisation» des modes d’action du mouvement. En mai dernier, les militants ont déversé du faux sang dans un McDonald’s de Lausanne. «Si on se contente de distribuer des tracts dans la rue, on ne fera réagir personne. Nous devons nous placer entre le couteau et la victime.» La jeune femme appelle à la désobéissance civile, tout en précisant: «Nous sommes non violents.»

La «force mémorielle» de la Shoah

«La référence à l’Holocauste a une force mémorielle plus importante que n’importe quel autre massacre. C’est un levier puissant utilisé par les militants contre l’invisibilité de la souffrance et de la mort de masse en abattoir», explique Grégoire Gonin, historien. L’enseignant s’interroge sur l’opportunité d’utiliser la Shoah comme instrument marketing: «On a tué des juifs parce qu’ils étaient juifs. On tue des animaux, conçus pour être mangés, dans un but économique et alimentaire, de manière légale. Cela ne fait pas de tous les carnivores des criminels. Mais n’est-ce pas non plus récupérer l’histoire que de fermer les yeux en son nom devant l’horreur de la viande industrielle?»

L’association Pour l’égalité animale (PEA), consciente de la force de l’analogie, évite de son côté de l’employer dans ses campagnes. «C’est périlleux: en déclenchant une polémique sur la forme, on risque d’éclipser le débat de fond», explique le porte-parole du groupe antispéciste, Fabien Truffer.

Liberté d’expression

Pionnier de l’antispécisme, qu’il compare à la lutte féministe ou anti-raciste, le philosophe Peter Singer estime que tout être vivant susceptible d’éprouver de la souffrance est sujet de droit. Mais c’est au nom de la liberté d’expression que l’auteur juif australien défend PETA et justifie la comparaison entre Holocauste et abattoirs: «Une société libre devrait être ouverte à cette revendication […] le fait qu’elle suscite l’offense ne suffit pas à la censurer. Si PETA ne peut défendre sa cause comme elle l’entend parce que ses méthodes offensent, alors nous devrions aussi interdire la critique de la religion pour les mêmes raisons», écrivait-il dans une tribune pour le Guardian en 2009.

En Suisse, où l’on chérit la liberté d’expression, il n’est pas habituel de voir un élu poussé à la démission pour un dérapage verbal. Dans le cas de Jonas Fricker, estime le philosophe Jean Romain, c’est parce qu’il a touché «aux valeurs centrales de notre civilisation», en remettant en question la distinction entre homme et animal. Le vice-président du parlement genevois et député PLR critique l’écologisme politique radical de Peter Singer, qu’il considère comme un «anti-humanisme». Il lui oppose une vision de l’écologie humaniste: seul l’être humain, doué de la capacité d’anticipation et de raison, est sujet de droit. «Mais ces droits sont assortis de devoirs, dont celui de respecter l’animal et la nature», précise Jean Romain. Utiliser le levier de l’Holocauste ou de comparaisons inappropriées, dit-il, est propre aux mouvements dont la charpente conceptuelle est fragile: «Lorsque la raison vacille, c’est l’émotion qui prend le dessus.»


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