Olivier Vecho est maître de conférence à l’Université de Nanterre, spécialiste en psychologie du développement. Il a cosigné, en 2005, un bilan de trente ans de publications sur l’homoparentalité et le développement de l’enfant (voir la bibliographie). Depuis, il continue à suivre la recherche scientifique sur le sujet.

–Le Temps: Comment résumeriez-vous le résultat des travaux sur les enfants d’homoparents?

–Olivier Vecho: Il y a une tendance générale à montrer que les enfants vivant dans des familles homoparentales n’ont pas plus de problèmes que les autres. Pour être nuancé: on observe, ici et là, quelques différences, tantôt à l’avantage, tantôt au détriment des enfants. Mais au final, rien jusqu’ici ne permet de conclure à une plus grande vulnérabilité de ces enfants.

–Les auteurs de ces travaux présentent en général leurs résultats avec beaucoup de prudence, par exemple en expliquant que leur échantillon ne peut être considéré comme représentatif. C’est le cas notamment de Stéphane Nadeau, auteur de la seule étude française publiée à ce jour (LT 11.05.02). Lorsqu’ils sont cités dans un débat, ces mêmes travaux sont consacrés comme définitifs par la formule « La recherche scientifique prouve que... ». Qu’en penser?

–Ce glissement est regrettable, car il prête le flanc à la critique. A quelqu’un qui brandit une longue bibliographie en guise de preuve irréfutable, il est facile de répondre que tout ce qu’il dit ne vaut rien car il ne tient pas compte des faiblesses méthodologiques des études citées. Dans le débat actuellement très vif en France, la plupart des gens qui prennent position sur la question, dans un camp comme dans l’autre, n’ont pas lu les travaux auxquels ils renvoient. C’est dommage.

–Prenons les deux faiblesses méthodologiques principales rele vées par Stéphane Nadeau dans son interview à ce journal: la petitesse des échantillons et le niveau social privilégié des familles observées. Que faut-il en penser?

–Ces limites existent bel et bien, mais pas parce que les chercheurs auraient mal fait leur travail: il est simplement très difficile d’avoir accès aux familles homoparentales, qui ne sont souvent pas répertoriées comme telles et rechignent à devenir un objet d’étude. En moyenne, l’échantillon étudié est de 40 familles. Et dans ce domaine, il n’y a pas eu de grosse évolution de la recherche depuis dix ans. Il faut cependant préciser qu’il existe des méthodes statistiques adaptées aux petits échantillons, ce qui permet de réduire le biais.

–Qu’en est-il du statut social relativement privilégié des répondants?

–C’est une réalité, qui tient à plusieurs facteurs. L’un d’eux est bien connu des chercheurs, quel que soit leur domaine: les personnes qui acceptent de participer à une étude scientifique sont plus volontiers de niveau social moyen à élevé. Avec les familles homoparentales, il y a aussi le fait que certaines voies d’accès à la parentalité, comme l’insémination articifielle avec donneur (IAD) ou le recours à une mère porteuse, ne sont pas accessibles à tous. Le recours à une mère porteuse coûte entre 80 et 150 000 euros. Ce qui n’est pas encore clair, c’est: comment la variable « niveau social » influence-t-elle les résultats?

–La recherche s’est-elle étoffée depuis votre bilan de 2005?

–Le rhytme des publications s’est accéléré. Nous en recensons 700 à ce jour. Mais la part des études qui, dans cette abondante moisson, s’intéressent à proprement parler au devenir des enfants reste la même: 10%.

–Votre attention s’est concentrée sur les études, majoritaires, qui utilisent une « méthode expérimentale ». Qu’est-ce à dire?

–Il s’agit d’enquêtes basées principalement sur des questionnaires standardisés, qui fournissent des données quantitatives, analysables avec des méthodes statistiques.

–Quelles questions les chercheurs se posent-ils?

–Il y a eu une évolution à cet égard. La première question, dans les années 1970 et 1980, a été de savoir si un enfant d’homosexuel avait plus de chances qu’un autre de devenir lui-même homosexuel. On était clairement dans un contexte où, à la demande des tribunaux du divorce notamment, la question était celle de l’innocuité de l’orientation sexuelle du parent. Dans le même esprit, on a étudié le comportement plus ou moins agressif de l’enfant, sa tendance ou non à la dépression ou aux troubles alimentaires, son degré d’estime de soi et même son QI. Après avoir fourni des réponses rassurantes sur ces questions, la recherche a évolué. Elle part aujourd’hui d’un point de vue moins pathologisant. Elle s’intéresse de plus en plus aux relations entre parents et enfants, par exemple.

–A-t-elle progressé quant aux variables étudiées? En 2002, Stéphane Nadeau pointait comme un « bais énorme » le fait que l’on puisse comparer une population d’enfants élevés par deux parents homosexuels avec une autre élevée par un seul parent hétérosexuel.

–C’est typique de la recherche des premières décennies: on s’est tellement focalisé sur l’orientation sexuelle du parent qu’on a omis de se demander, par exemple, si ce dernier vivait seul ou en couple, si l’enfant avait ou non vécu une séparation, s’il était adopté, issu d’une relation hétérosexuelle antérieure ou de la procréation assistée (IAD). Dans bien des cas, on n’avait aucune indication sur ces variables, primordiales dans la vie et le devenir d’une personne. Les choses ont changé, ces données sont désormais prises en compte.

–Les chercheurs s’intéressent surtout aux enfants de couples lesbiens issus d’IAD. Ceux issus d’une relation hétérosexuelle antérieure sont moins étudiés, bien que majoritaires dans la population: c’est ce que vous écriviez en 2005. Où en est-on?

–Je ne sais pas si aujourd’hui, les familles homoparentales issues de la recomposition sont encore majoritaires. En tous cas, elles restent un peu délaissées par la recherche, qui s’intéresse en priorité à la famille homosexuelle « pure », où l’enfant est confronté à un modèle parental monosexué. Il faut dire que les famille recomposées sont moins repérables et adhèrent moins aux associations de défense des familles homoparentales, auxquelles les chercheurs ont souvent recours pour recruter leur échantillon.

–Encore une chose qu’on leur a reprochée...

–La critique trahit une méconnaissance du terrain: croire que les gens qui adhèrent aux associations sont forcément des militants est une erreur. Souvent, ce sont de simples consommateurs, en quête d’information et de soutien pratique.

–Vous avez consacré votre thèse (non publiée) aux enfants nés d‘un couple hétérosexuel. Vos conclusions?

–J’ai étudié un petit échantillon de 20 enfants et adolescents de 6 à 16 ans. En matière de comportement émotionnel, d’estime de soi, de qualité de relations avec les pairs, mes observations s’inscrivent dans la tendance générale. Ce qui m’intéressait surtout, c’était de voir quelles stratégies ils avaient trouvées pour gérer la transition après la séparation de leurs parents et la visibilité de leur nouvelle famille.

–Il existe quelques rares recherches qui concluent à une plus grande fragilité des enfants de familles homoparentales. Celle de Mark Regnerus, parue ce printemps aux Etats-Unis, a fait du bruit. Est-elle méthodologiquement défendable?

–Non. D’ailleurs, elle ne porte pas sur les enfants de familles homoparentales, mais sur les enfants dont un des deux parents a vécu une relation de 4 mois ou plus avec une personne du même sexe. Cela indépendamment de leur histoire familiale ou de leur mode de filiation.

–Le même défaut reproché aux études de première génération...

–Sauf que nous sommes en 2012 et que ce mélange des critères n’est plus acceptable. Surtout de la part de gens qui ont accusé lesdites études de ne pas être crédibles.

–« Des gens » idéologiquement bien identifiables?

–En effet: l’aspect politique du débat ne peut être sous-estimé. Mark Regnerus fait partie d’un réseau, financé par la droite radicale et religieuse américaine, et qui a voulu faire un « coup » ce printemps en pleine campagne électorale. Fait partie de ce réseau également Paul Cameron, auteur d’études très stigmatisantes pour les homosexuels et leurs enfants: il a été exclu de l’American Psychological Association (APA)qui a détecté des failles méthodologiques dans ses travaux.

–L’American Psychological Association, que la droite accuse de partialité militante. On est sur un terrain miné: l’objectivité est-elle possible sur ce sujet?

–Je ne connais pas l’APA et il est vrai que la neutralité scientifique absolue n’existe pas. Tout de même: il y a des procédures, de recherche et de publication, suffisamment sérieuses pour apporter un garantie de rigueur.

–Dans votre dernière publication, vous étudiez l‘attitude des psychologues français à l’égard de l’homoparentalité. Ils sont majoritairement favorables à l’adoption par des couples homosexuels mais réticents face à l’IAD ou à la gestation pour autrui.

–Effectivement, l’aptitude d’un couple de même sexe à élever un enfant leur semble acquise. Le point nodal du débat, c’est aujourd’hui la question de la filiation et de sa « vérité » au regard du biologique.

–Il existe aussi une étude, belge, sur l’image du donneur: on y découvre qu’une majorité d’enfants de l’IAD voudrait en savoir plus sur ce dernier alors qu’une majorité de leurs mères lesbiennes souhaite qu’il reste anonyme. La question de la vérité sur l’origine est-elle le sujet d’avenir?

–On sait aujourd’hui qu’il est compliqué pour les enfants d’être face à des trous ou des mensonges quant à leur filiation. La question déborde le cadre de la famille homoparentale, elle se pose chaque fois qu’il y a adoption, IAD, ou gestation pour autrui. A la différence près que dans une famille hétérosexuelle, la vérité est plus facile à cacher: un couple européen qui rentre des Etats-Unis après avoir eu recours à une mère porteuse va déclarer l’enfant comme s’il était né naturellement de ses oeuvres. Ce mensonge n’est pas possible pour un couple homosexuel.

–Etes-vous favorable à l’anonymat du donneur?

–Je pense que tout enfant devrait pouvoir, s’il le veut, connaître son origine biologique. Et cela serait plus facile si on admettait que le modèle unique bi-parental hétérosexuel a vécu et que la famille est désormais multiforme.

–Selon vous, dans quelles conditions une famille homoparentale est-elle épanouissante pour un enfant?

–Il est décisif que les adultes soient au clair avec leur homosexualité et avec leur entourage. Et qu’ils laissent un espace de parole ouvert.

–Votre prochaine recherche?

–Elle portera sur une population encore rare: les enfants de pères gays ayant eu recours à des mères porteuses. Elle sera réalisée par une équipe franco-anglo-belge.