Cela faisait huit ans que les cinq hôpitaux universitaires de Suisse n’avaient pas tenu une conférence de presse ensemble! Autant dire que celle de ce mercredi a fait figure d’événement. Les directeurs généraux des HUG, du CHUV et leurs homologues de Berne, Zurich et Bâle en ont profité pour tirer un premier bilan positif de la pandémie du coronavirus. «Comparativement à d’autres, notre pays s’en sort mieux grâce à un système de santé performant», ont-ils souligné. Mais il reste des questions ouvertes, comme celle du financement des pertes enregistrées durant la crise.

Ces cinq établissements forment la colonne vertébrale du paysage hospitalier suisse. Ils accueillent chaque année 210 000 patients et dispensent 3,5 millions de consultations en ambulatoire. A cette première mission se greffe un rôle académique, puisqu’ils pilotent aussi pas moins de 700 projets de recherche.

Des pertes de 350 millions

Durant cette crise, ils ont su se montrer très souples. En peu de temps, ils sont montés en puissance et ont relevé le nombre de lits de soins intensifs de 240 à 400. Ils auraient même pu aller jusqu’à 550, mais cela n’a pas été nécessaire. «Nous n’avons jamais été dépassés grâce à un personnel très agile et très bien formé», a souligné le directeur général du CHUV Philippe Eckert. Mais sans cette flexibilité, les capacités d’accueil et de traitement des patients les plus lourds auraient été insuffisantes dès la cinquième semaine de la crise. Autre point positif: les strictes mesures d’hygiène et le port obligatoire du masque de protection ont permis de limiter les infections à un niveau remarquablement bas: seuls 14 de leurs collaborateurs des établissements universitaires ont dû être hospitalisés.

Il n’en reste pas moins que la pandémie laisse des plaies béantes sur le plan économique, lesquelles ne sont pas près de se cicatriser. Dès le 16 mars, ces cinq hôpitaux – comme tous les autres d’ailleurs – ont eu l’interdiction de procéder aux opérations non urgentes: il en est résulté une perte de revenus de 360 millions au total pour la seule période de mars à juin 2020.

Qui paiera?

Qui paiera la facture? En premier lieu, ce sont les cantons qui vont passer à la caisse. Le Conseil d’Etat vaudois a déjà annoncé qu’il débloquera un montant de 160 millions pour «compenser une partie des pertes liées au Covid-19». La répartition de cette manne fera assurément des déçus. Le gouvernement réserve 127 millions au CHUV et aux hôpitaux subventionnés de la Fédération des hôpitaux vaudois, cela pour compenser l’abandon des opérations électives. C’est dire que les cliniques privées n’auront droit qu’à une petite partie des 33 millions restants en fonction du nombre de patients Covid qu’ils ont accueillis. «Nous réclamons d’être traités de manière équitable, car nous avons contribué au même titre que les autres structures sanitaires à la gestion de la crise», déclare Jérôme Simon-Vermot, secrétaire général de Vaud Cliniques. «Car le Conseil d’Etat a réquisitionné la totalité des cliniques, qu’elles soient ou non sur la liste hospitalière», ajoute-t-il.

Le bras de fer se poursuit cet été sur le plan fédéral. Le Conseil fédéral a planifié une table ronde réunissant la Confédération, la Conférence des directeurs de santé publique et les assureurs. «Il serait légitime que les assureurs participent à la couverture de ces pertes, car ils se sont retrouvés dans une situation financière favorable à la suite de l’interdiction des opérations non urgentes», relève le patron du CHUV Philippe Eckert. Son homologue des HUG, Bertrand Levrat, abonde dans ce sens. Dans un premier temps, c’est le canton de Genève qui est sollicité pour éponger les pertes s’élevant aujourd’hui à 110 millions au total. «Mais il serait logique que la Confédération et les caisses maladie soient mises à contribution, ce d’autant plus que ces dernières disposent de réserves de 8 milliards qui servent précisément à surmonter un cas de crise», note-t-il.

Uniformiser les tarifs, une «menace existentielle»

Autre ombre au tableau pour les hôpitaux universitaires: le Conseil fédéral a mis en consultation une révision de l’ordonnance sur l’assurance maladie (OAMal) pour uniformiser les tarifs du secteur stationnaire. Celle-ci menace de réduire les forfaits DRG plus élevés que touchent actuellement ces établissements par rapport aux hôpitaux régionaux. Mais ces tarifs couvrent déjà insuffisamment leurs frais effectifs, «d’environ 7 à 8%» pour le CHUV par exemple. «C’est une menace existentielle pour les hôpitaux universitaires», a prévenu Uwe E. Jocham, le président de la direction de l’Hôpital de l’Ile à Berne. «Non pas dans dix ans, mais demain déjà!»