Au départ, cela ressemblait à une énième sauterie mondaine, comme la Suisse a pris l'habitude d'en organiser régulièrement en Russie, à défaut d'autre chose. Lors des Journées suisses de Saint-Pétersbourg se tenant du 6 au 11 juillet, Pascal Couchepin devait en effet remettre le cadeau officiel de la Suisse à la ville natale de Pierre le Grand pour son tricentenaire: 100 horloges, et des bancs publics offerts, eux, par les cantons. Mais la bonne nouvelle tombait vendredi: le président de la Confédération en a profité pour décrocher une rencontre un peu inespérée avec Vladimir Poutine à Moscou, le 11 juillet, lui qui, l'an dernier, lors de son premier voyage en Russie, n'avait même pas été reçu par le premier ministre Kassianov comme il en avait fait la demande.

Au menu officiel de ce face-à-face, «les relations bilatérales entre la Suisse et la Russie». Des relations qui depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir n'ont fait que s'enfoncer dans une indifférence, côté russe, pouvant même aller parfois jusqu'à l'hostilité: «La Suisse, qu'est-ce que c'est? Des montres et du chocolat. Rien de très important. En plus, chaque fois que nous avons essayé d'obtenir des informations sur des criminels russes ayant déposé leur magot en Suisse, nous nous sommes heurtés au secret bancaire.» Les explications de ce fonctionnaire du Ministère des affaires étrangères russe s'exprimant sous anonymat n'ont rien d'exceptionnel: le monde politique russe, Vladimir Poutine en tête, nourrit de solides a priori contre la Suisse.

Le président russe a toujours repoussé, au motif d'un agenda surchargé, les multiples invitations qui lui ont été lancées depuis Berne pour une visite officielle qui aurait été la première d'un chef d'Etat russe dans toute l'histoire de la Confédération. Les feuilletons judiciaires tels que l'affaire Mikhaïlov et surtout l'affaire Borodine ont laissé des traces durables: Pavel Borodine arrêté à New York sur mandat suisse puis incarcéré à Champ-Dollon avant d'être libéré sous caution n'est-il pas l'homme qui a permis à Vladimir Poutine d'entamer sa fulgurante et improbable ascension, en l'appelant de Saint-Pétersbourg à Moscou en 1996 pour travailler sous ses ordres dans l'administration du patrimoine immobilier du Kremlin?

Le rôle joué par Skyguide dans l'accident d'avion de juillet 2002, qui avait causé la mort de 69 enfants et citoyens russes près du lac de Constance, est venu encore empoisonner un peu plus le climat. Avec, comme résultat, cet énorme camouflet de mai dernier: la Suisse, malgré le rôle historique majeur que nombre de ses représentants ont joué dans la création de Saint-Pétersbourg – le Genevois Lefort qui en a soufflé l'idée à Pierre le Grand, le Tessinois Trezzini qui a conçu les premiers plans, etc. – n'a pas été conviée aux festivités officielles du tricentenaire. Le consulat suisse de Saint-Pétersbourg avait avancé comme explication le fait que la Suisse ne faisait pas partie de l'Union européenne. Mais cette interprétation avait été démentie par un officiel de la mairie: «La Norvège ne fait pas non plus partie de l'UE, elle est pourtant invitée. Les invitations n'étaient pas du ressort de la ville, mais bien du comité présidentiel.» Autrement dit, le Kremlin semble avoir confirmé à cette occasion sa mauvaise humeur persistante envers la Suisse.

Globalement, les relations entre la Suisse et la Russie sont bonnes, dément Walter Fetscherin, l'ambassadeur de Suisse à Moscou. «Mais il faut voir que nous ne sommes pas un partenaire stratégique important pour la Russie. Les pays qui comptent aux yeux de Moscou ne sont pas si nombreux: l'Inde, la Chine, les Etats-Unis, l'Union européenne. Le fait que nous n'ayons pas été invités au tricentenaire de Saint-Pétersbourg a été mal ressenti par un certain nombre de Suisses, mais quand on n'est membre de rien, ni de la communauté européenne, ni des pays candidats, ni du G8, il faut accepter que nous ne soyons pas toujours présents partout avec tous les autres», souligne-t-il.

Pour l'ambassadeur, les affaires judiciaires n'ont pas joué un grand rôle, le plus délicat ayant été l'accident d'Ueberlingen: «De nombreux articles dans la presse russe ont stigmatisé l'attitude trop timide, pas assez compatissante de la Suisse à cette occasion et cela a marqué les esprits ici.» Bref, les malentendus à lever sont nombreux et l'occasion semble idéale de le faire. Walter Fetscherin pense même que «cette rencontre directe entre le président de la Confédération et le président russe est exactement ce qui nous manquait pour réussir à convaincre Vladimir Poutine de se rendre en Suisse». En faisant par exemple miroiter à ce skieur invétéré quelques pistes valaisannes bien pentues.