Chaque semaine de l'été, «Le Temps» part hors des sentiers battus, à la rencontre de personnages très isolés dans leur microcosme idéal.

Creusé par des glaciers il y a des dizaines de milliers d’années, le paysage sauvage de la vallée de la Brecca dans le canton de Fribourg est aussi fascinant que mystérieux. Enchanteur par sa plaine karstique, couverte de forêt primitive, à laquelle on arrive en montant depuis le lac Noir. Et énigmatique, entouré de ses sommets calcaires abrupts qui tutoient les nuages, les vautours fauves et l’aigle royal.

Pour rencontrer Hugo Schärli, dans son alpage de Bremingard, il faut le vouloir. Nul ne peut tomber sur lui par hasard. Pour cette vie voulue loin des tumultes, deux heures de marche d’une bonne cadence depuis le lac délaissent pas après pas les sillages de la civilisation. Sur le chemin, avant de passer du district de la Singine à la Gruyère: la cabane Steinige Rippa. Là, le 15 août, la traditionnelle messe en yodel attire parfois jusqu’à 500 personnes.

Là-haut, une vue imprenable

Cette fois, il n’y a que nous. Sur les hauteurs, les vaches paissent, ou se reposent à l’ombre d’un arbre, le premier d’une longue série d’érables sycomores. Le tintement des cloches bovines répond à celui des clochettes des moutons, la cabane du berger ne doit plus être loin. Là voilà, justement, posée comme en suspens au sommet d’une large falaise. Là-haut, à 1660 mètres, la vue est imprenable et le vent respire fort, libéré des entraves montagneuses. Les jappements des border collies d’Hugo Schärli, des chiens de troupeau originaires d’Ecosse, nous accueillent; lui est plus réservé. Les visiteurs, ce n’est pas dans ses habitudes. Il vous le fait remarquer avec un demi-sourire, mais pense aussitôt à vous proposer à boire.

Il raconte sans s’appesantir. Il va au plus court. Laisse se poser un espace entre les phrases, une intensité. Il économise les mots. Ses parents paysans, sa formation de fromager, une sorte de logique des choses. Il a travaillé autrefois dans le Pays-d’Enhaut et l’Oberland bernois. Mais ici, pas question de caillage ou d’affinage. Il a assez à faire avec ses 550 moutons et ses 30 génisses; il passe trois heures par jour à marcher le long des clôtures, et le reste de la journée à retaper les piquets, et réparer toute sorte de choses. Il a 48 ans, s’il le peut, il continuerait bien à vivre comme cela – pour 2000 francs par mois – encore dix ans.

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L’hiver, Hugo Schärli vit à Guin, travaille dans une sécherie de maïs pour le fourrage des vaches. Et chaque année, depuis onze ans, l’homme monte en mai à l’alpage pour redescendre en septembre. Mais régulièrement, lorsque l’appel de la montagne se fait trop fort, il brave l’épais manteau blanc, et réapparaît en hiver. En décembre dernier, c’est un mètre de neige qu’il a trouvé en poussant la porte de la cabane, car une fenêtre s’était brisée.

Il vient pour la solitude, le calme – die Stille – pour reprendre ses termes, parce que l’exacte beauté des mots est parfois intraduisible. S’il est une personne différente à la ville ou à l’alpage? «Non, c’est la vie sur les sommets qui est différente, une vie très simple». Juste un panneau solaire pour les besoins élémentaires.

Ecouter et regarder

Hugo ne parle pas beaucoup, mais il écoute tout le temps. La marmotte qui a repris ses sifflements, les nuages qui arrivent à vive allure, le cri des vautours «venus de France depuis qu’on a fermé les abattoirs». Il regarde aussi, et trouve des fossiles de la nuit des temps, des plumes d’aigle de 40 centimètres, et des cailloux à trous ou en forme de cœur qu’il collectionne également.

Il a appris à aimer cette existence, l’a apprivoisée à chaque saison davantage. «Les premières années, j’étais comme intimidé», explique-t-il. «Depuis, j’ai acquis des connaissances, la météo, l’environnement, mais la montagne, on ne la connaît jamais». Il a avec lui des livres, mais n’imaginez pas le moindre roman de bergerie romantique ou récit d’alpinisme héroïque. Tous les ouvrages qu’il a emportés là-haut parlent de géologie, de faune, de flore. Ils sont annotés, leurs pages sont cornées. Il nous présente avec fierté et délicatesse l’orchidée sauvage qu’il entretient dans un vase de fortune.

«Il y a une sorte d’esprit dans la nature, et lorsqu’on en fait partie, on ne peut pas se sentir seul.» Sans doute isolé, parfois. Alors quand cela se met à lui peser, la causerie avec les nuages, il descend au petit chalet, une demi-heure plus bas. Une buvette, quelques lits qui accueillent des randonneurs, l’occasion de lever son verre.

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Puis, il remonte. Les chiens lui font un peu la fête, dorment avec lui dans la chambre rudimentaire de l’alpage. L’ombre monte alors depuis le sommet de La Berra, le soleil disparaît derrière. La Berra signifie, paraît-il, qu’il s’agit d’une terre sauvage, à peine cultivée. Voilà sa montagne en solitaire, sans cesse recommencée.