Je m’appelle Huseyin Enhas, anciennement Yadigaroglu. Je suis Alevi. J’ai quitté la Turquie à cause des événements survenus à Maras en 1978. Des centaines d’Alevis ont été tués en décembre de cette année-là par les intégristes. J’ai perdu des proches. J’ai moi-même fait neuf mois de prison en Turquie. Je suis arrivé en Suisse en 1982 comme requérant d’asile sous un nom d’emprunt, mais n’ai jamais obtenu le statut de réfugié. On m’a en revanche notifié une décision de non-refoulement. Je suis aujour­d’hui marié à une Suissesse et naturalisé depuis une dizaine d’années. Je suis vice-président de l’Association amicale des Alevis de Genève et membre du Parti socialiste. Nous sommes 60 000 Alevis en Suisse.

Le mélange entre la religion et la politique me dérange. En Turquie, nous ne sommes pas reconnus et souffrons de discriminations, ce qui constitue une douleur psychique incroyable pour nous. On ne nous considère pas comme musulmans. Nous espérions que l’avènement de la République laïque en Turquie en 1923 nous apporterait de meilleures perspectives sociales, politiques et économiques. Mais cela ne s’est pas concrétisé.

Les Alevis sont pour une harmonisation des peuples et des religions. L’islam est une religion tolérante, mais elle est souvent victime d’une grande méconnaissance. Y compris par ceux qui la pratiquent. A quoi cela sert-il de lire le Coran et de ne pas le comprendre? Beaucoup de musulmans se font imposer les choses; on les presse comme des citrons dans les mosquées. C’est souvent le cas chez les sunnites et les wahhabites. L’imam prêche et les fidèles obéissent. Chez nous, on peut interroger le leader religieux – mon père, d’ailleurs, était un Dédé.

On dit souvent que les Alevis sont athées. C’est faux. L’alevisme est en fait un mélange de plusieurs croyances, où se mêle aussi le chamanisme. Nous sommes simplement contre les lieux de culte et les signes extérieurs de l’islam. Comme la très grande majorité des Alevis, les minarets et les burqas m’indisposent. Je soutiens donc l’initiative. Comment je réagis quand on m’accuse de faire le lit des initiants qui en profitent pour faire des amalgames sur l’islam? Je réponds: ce n’est pas parce que la pluie ramène la boue qu’il faut être contre la pluie. Je ne pense pas qu’un oui à l’initiative risque de radicaliser des musulmans qui se sentiraient discriminés. Il n’y a pas de véritable problème d’islam en Suisse, mais il faut éviter que cela le devienne. Je suis pour la laïcité et contre les signes extérieurs de religion.

Jusqu’au 29 novembre, nous donnons la parole à des musulmans de Suisse, croyants ou non. Plus sur www.letemps.ch

L’islam et moi