Environnement

Hydroélectricité: la guerre économie contre écologie

Une initiative du canton du Valais veut revoir à la baisse les débits résiduels minimaux des cours d’eau, afin de favoriser la production hydroélectrique. Les associations de protection de la nature s’en offusquent

La Commission de l’environnement du Conseil des Etats veut connaître l’impact des normes environnementales, actuellement en vigueur en Suisse, sur les objectifs de la Stratégie énergétique 2050, lors du renouvellement des concessions hydrauliques. Elle a demandé, mi-janvier, à l’administration de lui fournir des informations sur le sujet. Cette requête s’inscrit dans le cadre d’une initiative du canton du Valais, qui souhaite un assouplissement de la loi fédérale sur la protection des eaux (LEaux).

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Son entrée en vigueur en 1991 rime avec l’instauration de débits résiduels minimaux – qui doivent permettre notamment la libre migration des poissons ou favoriser la biodiversité – pour les cours d’eau dans lesquels des prélèvements sont opérés. Autant d’or bleu que les aménagements hydroélectriques ne peuvent pas turbiner. Mais pour ces derniers, la législation ne s’applique que lors du renouvellement des contrats de concession. Pour une majorité d’entre eux, elle n’est donc pas encore en vigueur.

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Une perte égale à la consommation annuelle de 650 000 ménages

«Cette loi met en danger la Stratégie énergétique 2050, car les barrages en sont un élément essentiel», assure l’UDC Grégory Logean, qui a défendu le texte valaisan à Berne. Pour étayer ses propos, le président de la Commission de l’économie et de l’énergie du parlement cantonal s’appuie notamment sur une étude de l’Association suisse pour l’aménagement des eaux (ASAE). Cette dernière conclut que, d’ici à 2050, la perte de production des aménagements hydroélectriques suisses s’élèvera à 11%, si la législation en vigueur est appliquée. «Cela représente une perte de 2280 gigawattheures par année, soit la consommation annuelle de 650 000 ménages», souligne Grégory Logean.

Pour défendre l’assouplissement des exigences légales, l’élu UDC met également en avant les conclusions d’essais de dotation avec différents débits réalisés, sur demande de l’Etat du Valais, dans les captages de Fiesch et de Gluringen, dans la vallée de Conches. «Ces essais démontrent que des débits résiduels minimaux inférieurs de 40 à 50% à ceux préconisés dans la LEaux peuvent suffire à atteindre les objectifs écologiques», explique-t-il.

Les associations de protection de la nature offusquées

Face à ces arguments, les associations de protection de la nature s’étouffent. Au bout du fil, Marie-Thérèse Sangra, la secrétaire régionale du WWF Valais, s’emporte. «Ces essais ont été réalisés sur la base d’une disposition transitoire de la LEaux, qui ne permet pas de porter atteinte aux droits acquis des concessionnaires, explique-t-elle. Les débits fixés dans la loi, calculés par des scientifiques, sont des débits d’alerte qu’il ne faut en aucun cas diminuer, si l’on veut garantir les conditions écologiques minimales d’un cours d’eau», s’emporte-t-elle. Elle rappelle que le texte de 1991 résulte d’un compromis politique, qui faisait déjà la part belle à la production hydroélectrique.

Si elle reconnaît et défend l’importance de sources d’énergie pour l’approvisionnement de la Suisse, Marie-Thérèse Sangra dénonce la vision qu’en ont les porteurs de l’initiative valaisanne: «C’est une vision très XIXe siècle que d’imaginer un monde où les cours d’eau ont pour fonction unique la production hydroélectrique. Une rivière, c’est bien plus que de l’eau à turbiner.»

Économie contre écologie

L’initiative valaisanne inquiète les associations de protection de la nature, qui espèrent que la transition énergétique ne va pas sacrifier la biodiversité sur l’autel des énergies renouvelables, en l’occurrence de l’hydroélectricité. «La transition écologique est devenue le grand thème à la mode, analyse Thierry Largey, chargé d’affaires de Pro Natura Valais et chef de groupe des Verts au parlement valaisan. Elle sert même d’argument pour continuer d’affaiblir l’environnement qui dérange. Sous couvert de la Stratégie énergétique 2050, que l’UDC a combattue, les porteurs de l’initiative valaisanne veulent, une nouvelle fois, favoriser l’économie au détriment de l’écologie.»

Pour Thierry Largey, la réussite de la Stratégie énergétique 2050 passera par une vision globale et équilibrée, or «l’initiative valaisanne défend des intérêts locaux, qu’elle espère transformer en intérêts généraux», estime-t-il. «C’est exagéré de dire qu’une interprétation stricte des exigences en matière d’écologie n’est pas compatible avec la Stratégie énergétique 2050, comme le fait l’ASAE», peste-t-il.

L’élu écologiste est convaincu que les énergies solaire et éolienne notamment sont à même de compenser les pertes de production hydroélectrique sans renoncer aux objectifs énergétiques. Marie-Thérèse Sangra, quant à elle, rappelle «le défi du XXIe siècle, qui est de changer de paradigme et de miser avant tout sur une diminution drastique de notre consommation d’énergie et non pas d’affaiblir les normes environnementales.»

La Suisse a encore plus de trente ans pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés en matière d’énergie. «Si au final, nous n’y arrivons pas, il faudra chercher d’autres solutions, reconnaît Thierry Largey. Mais il est encore trop tôt pour le faire au détriment de la nature.»

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