Anniversaire

Icône de la culture alternative, la Coupole a bien vieilli

Le plus ancien Centre autonome de jeunesse de Suisse naissait à Bienne dans l’ébullition culturelle et sociale de 1968. Cinquante ans plus tard, la salle de concert est demeurée fidèle à l’esprit des débuts

C’est un bâtiment improbable, en forme de soucoupe volante, posé à l’extrémité d’une longue esplanade au cœur de la ville de Bienne. Plus ancien Centre autonome de jeunesse (CAJ) de Suisse, la Coupole fête cet été ses 50 ans (www.caj.ch), un exemple unique de longévité. «C’est un temple, une icône de la culture alternative», s’enthousiasme un des piliers du lieu, Pierre-Olivier Frésard, un «usager» comme il s’appelle. Car au CAJ, fidèle à ses principes d’autogestion, il n’y a ni comité, ni président. Chaque personne qui vient a droit à une voix. Retour sur une histoire qui prend ses racines dans l’ébullition culturelle et sociale de l’année 1968.

Idée dans la rue

L’épopée de la Coupole, le Gaskessel pour les Alémaniques, débute dans la rue. Le 6 juillet 1968, plus de 200 jeunes manifestent à Bienne en solidarité avec leurs camarades de Zurich où, trois jours auparavant, l’occupation du magasin Globus a été violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les manifestants revendiquent notamment la création d’un centre de jeunesse, un lieu de rencontre à eux, hors de la «culture bourgeoise» et de la mainmise des adultes.

Contre toute attente, l’idée rencontre un écho positif. Un mois plus tard, le 12 août 1968, des élus socialistes du Conseil de ville (législatif) déposent une motion demandant que l’usine à gaz désaffectée serve de CAJ. En septembre, les journaux locaux Journal du Jura et Bieler Tagblatt, pourtant plutôt conservateurs, lancent une collecte pour soutenir le projet. «Alors qu’à Zurich et à Berne, les revendications des jeunes ont viré à l’affrontement, chez nous, tout s’est déroulé dans le dialogue, raconte l’actuel maire, le socialiste Erich Fehr. Bienne, qui a connu une forte croissance liée à l’industrie horlogère, est une ville relativement jeune. Elle était peut-être davantage prête que d’autres à accueillir un tel lieu.»

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Tout ne sera cependant pas simple, entre incertitudes liées au permis de construire, retards, négociations compliquées et réorganisations à l’intérieur du mouvement. Le chantier débute en septembre 1970 seulement. Il est colossal. Le bâtiment est dans un état déplorable: toit rouillé, sol pas aplani, absence d’eau et d’électricité, manque de chemin d’accès… «Le terrain autour n’était qu’une friche laissée à l’abandon», confirme Pierre-Olivier Frésard. Durant plusieurs années, les travaux vont avancer cahin-caha, entre feux de camp et musique live devant la Coupole. La première soirée officielle organisée au CAJ a lieu le 10 mai 1975.

«Un lieu qui vit»

Reste que, dans les années 1980, alors que la jeunesse des grandes cités du pays revendique des centres autonomes à coups de barricades (mouvement Lôzane Bouge entre 1980 et 1982, occupation de la Reitschule à Berne en 1981, création du centre culturel L’Usine à Genève en 1989…), la Coupole à Bienne tourne déjà à plein régime, programmant plus d’une centaine de concerts par année. «C’est un lieu qui vit, habité, avec beaucoup d’énergie», insiste encore Pierre-Olivier Frésard. Ouvert à tous les styles, le CAJ fait œuvre de pionnier, toujours à l’avant-garde des courants musicaux, le tout en gardant intact l’esprit contestataire des débuts. Ainsi, récemment, la Coupole a finalement refusé d’accueillir le Red Bull Breakdance Contest pour ne pas avoir à collaborer avec une multinationale.

«C’est une salle de concert importante en Suisse», relève encore Daniel «Dänu» Schneider, ex-animateur du lieu. Mais pour l’actuel gérant de la salle de concert Le Singe l’importance du CAJ dépasse le simple cadre de la culture. «J’aime dire que cette salle, c’est 24 mètres de diamètre de liberté. Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris à la Coupole: de la technique au son, de la gestion d’une séance au graphisme, en passant par la photographie… Pour plusieurs générations de jeunes Biennois, cet endroit s’est révélé une véritable école de vie.»

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Même si elle a parfois été contestée, la Coupole, pionnière de la culture alternative, est devenue au fil du temps une institution, un symbole dont les habitants de cette ville ouvrière et «multikulti» de gauche sont fiers. «Malgré les attaques menées par les partis de droite dure, comme le Parti de la liberté dans le passé et l’UDC aujourd’hui, le centre a toujours rencontré un large consensus politique, note le maire, Erich Fehr. La population biennoise lui a régulièrement apporté son soutien.» Ainsi, le 7 mars 1993, ils sont plus de 60% à accepter un crédit de 1,5 million de francs pour la rénovation du bâtiment.

Travaux d’envergure

Autrefois isolée au cœur d’un no man’s land, la Coupole est aujourd’hui nichée au cœur d’un quartier en plein boom immobilier, qui s’est embourgeoisé. Un projet d’hôtel quatre étoiles devrait voir le jour à quelques mètres seulement de la salle de concert inquiète, notamment en termes de futures relations de voisinage. Mais pas de quoi arrêter le développement du CAJ, qui envisage une rénovation d’envergure avec la réalisation d’un nouveau bâtiment en triangle comprenant les coulisses et les loges de la salle de concert. Des travaux qui devraient donner un nouvel élan à ce centre devenu en cinquante ans le temple des nuits de la jeunesse biennoise.

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