Conseil fédéral

Ignazio Cassis, le triomphe de l'anti-Maudet

Face à un Pierre Maudet étonnant et une Isabelle Moret trébuchante, le Tessinois a mené une campagne imparable. Récit de la campagne d’une machine à gagner

Dix-huit ans après Flavio Cotti, le Tessin tient son huitième conseiller fédéral de l’histoire: Ignazio Cassis, élu au deuxième tour avec 125 voix. C’est la victoire d’un canton et du PLR tessinois, qui a fini par s’imposer avec sa stratégie du candidat unique, malgré toutes les critiques qu’elle avait suscitées. Les candidats romands Pierre Maudet et Isabelle Moret n’ont pas été en mesure d’inquiéter le favori.

Au sud des Alpes, toutes les cloches des églises ont sonné pour saluer la fin de cette absence au Conseil fédéral, vécue comme une «éternité». «C’est un signal extraordinaire de respect des diversités dans ce pays», s’est réjoui le président du PLR tessinois Bixio Caprara.

Le calme olympien du Tessinois

Il était parti le premier le 11 juillet dernier, il est arrivé premier en ce 20 septembre: Ignazio Cassis, qui a comparé cette course à la succession de Didier Burkhalter à un marathon, n’a jamais cédé la corde. Durant plusieurs semaines, il a subi le feu roulant des critiques avec ce calme olympien qui a tant fait défaut à Isabelle Moret. Alors que la Vaudoise s’irrite dès qu’on l’interroge sur ses présumés liens avec l’industrie de l’armement, le Tessinois ne perd jamais son sang-froid. Mille fois plutôt qu’une, il se défend de n’être qu’un lobbyiste des caisses maladie, ce «Kranken-Cassis», l’étiquette dont l’ont affublé ses détracteurs.

Même le président du PS Christian Levrat, souvent considéré comme le politicien le plus influent de Suisse, n’a pas pu empêcher cette marche triomphale alors qu’il avait pourtant juré sa perte lors du récent débat sur la réforme des retraites.


Nos articles le jour de l’élection, 20 septembre 2017


La stratégie risquée du PLR tessinois

Un cavalier seul que personne n’a pu entraver. Au Tessin d’abord. Le 1er août à Breggia dans le Mendrisiotto, le PLR cantonal ne laisse pas de place à la contestation. Sous une chaleur torride de près de 40 degrés au soleil, les délégués du parti n’ont qu’une envie: en finir au plus vite. Laura Sadis – qui aurait pu être l’atout femme du PLR tessinois – et le conseiller d’Etat Christian Vitta se rangent très vite derrière la candidature unique d’Ignazio Cassis.

Ce faisant, le PLR tessinois joue avec le feu, son attitude ne pouvant que susciter des candidatures romandes. Pour se donner bonne conscience, il envoie quelques jours plus tard une lettre à tous les PLR cantonaux de Suisse romande. «Si vous renoncez à toute candidature, alors le PLR tessinois est prêt à reconsidérer sa position et à présenter un ticket.» Une lettre à laquelle personne ne répond, tant elle fait sourire tout le monde…

A ce sujet: L’énigmatique stratégie du PLR tessinois

Fulvio Pelli, l’homme de l’ombre

Cette stratégie de la candidature unique porte l’empreinte de Fulvio Pelli. A la tête du PLR tessinois, on le reconnaît sans ambages: «Bien sûr que nous l’avons intégré dans nos réflexions.» Fulvio Pelli, ex-président du PLR suisse, n’a jamais décroché le Graal fédéral, mais il a tout de même réussi à garder les deux sièges de son parti au gouvernement (avec Didier Burkhalter et Johann Schneider-Ammann), cela à une époque où le PLR aligne les défaites électorales et où ses sièges sont très convoités, aussi bien par le PDC que l’UDC.

Aujourd’hui, l’avocat luganais a certes quitté la Berne fédérale. Mais son ombre n’a cessé de planer sur l’élection. Avec une habileté machiavélique, il a dans un premier temps fait tourner le carrousel des candidats, laissant entendre que le parti cantonal disposait de plusieurs papables, y compris des femmes. Mais lorsque Laura Sadis, ex-conseillère d’Etat parfois contestée parmi ses troupes, a murmuré qu’elle pourrait se mettre à disposition, Fulvio Pelli a fermé le jeu. «Le PS devrait s’abstenir de réclamer sa candidature», clôt-il la discussion. En clair: Laura Sadis n’est qu’une crypto-socialiste.

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La menace venait de Genève

Sur le plan cantonal, les jeux sont donc faits. La fusée Ignazio Cassis est sur orbite et personne ne parviendra à la faire dévier de sa trajectoire. Même pas Pierre Maudet, qui multiplie les contacts avec les parlementaires fédéraux et les médias qui en font un «dangereux outsider». Ignazio Cassis a vite compris que la menace ne viendrait pas d’Isabelle Moret, mais du conseiller d’Etat genevois, impressionnant de maturité malgré sa jeunesse.

Peu à peu, il se profile en candidat anti-Maudet. Alors que celui-ci est toujours escorté de l’un ou l’autre de ses trois conseillers, Ignazio Cassis mène campagne seul, portant toujours lui-même son sac à dos à l’épaule. «C’est dans la tradition suisse. Nous ne sommes pas ici dans une élection à la présidence d’une République», relève-t-il. Allusion à peine voilée au style macronien du Genevois. Maudet rayonne, mais Cassis assure. Certes, il n’a que le «charisme d’un hareng», selon l’expression du financier Tito Tettamanti qui le soutient, mais tout le monde reconnaît qu’il a le calibre pour le poste de conseiller fédéral.

Les gages donnés à l’UDC

Dès le mois de septembre, Ignazio Cassis délaisse l’insigne tessinois qu’il a jusque-là arboré sur le revers de son veston pour lui préférer la croix fédérale. C’est avec elle qu’il se présente au 19:30 de la RTS où il multiplie les appels du pied en direction de l’UDC. «Il y a trop d’immigrés en Suisse», lâche-t-il avant d’ajouter: «Sur le plan économique, je suis plus à droite que Didier Burkhalter. Il faut recadrer le Conseil fédéral de manière à ce qu’il concrétise le glissement à droite que le peuple a voulu lors des élections de 2015.»

«J’ai été scandalisé par sa prestation ce soir-là. Que de gages donnés à l’UDC!» s’agace un élu PDC. Ignazio Cassis s’en moque. Il sait que pour les rares voix qu’il perd au centre gauche avec cette ligne, il en gagne deux fois plus à l’UDC notamment. «En tenant ce discours teinté de populisme, Ignazio Cassis a voulu éviter que dans ce parti des voix éparses n’aillent à Benoît Genecand, ce PLR genevois dont le président de l’UDC Albert Rösti a dit beaucoup de bien», suppose un député du PLR lui aussi un brin déçu par les propos très musclés du Tessinois.

Ignazio Cassis a visé dans le mille. Lors des auditions qu’elle fait passer aux trois candidats le 12 septembre, l’UDC l’épargne, alors qu’elle chahute férocement Pierre Maudet, qui se voit rappeler toutes les positions pro-européennes qu’il a prises dans les années 2000. De manière surprenante, elle fait savoir qu’elle a déjà porté son choix sur le chef du groupe du PLR. Un avantage décisif, qui s’ajoute au soutien implicite dont il a toujours joui dans l’establishment de son parti.

Au bon moment au bon endroit

Pour Ignazio Cassis, l’histoire se répète: il est l’homme qui se trouve au bon moment au bon endroit. En 1996 déjà, à l’âge de 35 ans seulement, il est devenu médecin cantonal, profitant de ce poste qui se libérait alors qu’il s’apprêtait à aller se perfectionner aux Etats-Unis. Deux décennies plus tard, le voici conseiller fédéral après être entré en politique sur le tard, soit en 2003. Fulvio Pelli, l’un des hommes qui ont alors cru en lui avec le président cantonal d’alors Giovanni Merlini, s’en réjouit. «Ignazio Cassis est un scientifique, ce qui est rare en politique. Sa formation lui a permis d’acquérir une capacité d’écoute et une faculté à résoudre les problèmes par des solutions très rationnelles. Il ne se laisse pas emporter par le populisme», assure Fulvio Pelli. Sa campagne a pourtant laissé entrevoir le contraire.

Notre portrait: Ignazio Cassis, l’homme aux deux visages

En ce 20 septembre, le Tessin s’est trouvé son nouveau porte-drapeau et ne pourra plus se complaire dans sa posture de Calimero qu’il a parfois adoptée. Bien sûr, un conseiller fédéral doit d’abord défendre les intérêts du pays. «Mais cette élection va faciliter les relations entre le Tessin et la Berne fédérale et permettre à cette dernière de mieux connaître notre voisin italien», se félicite Fulvio Pelli. «Elle nous vaudra peut-être aussi quelques postes de plus dans les hautes sphères de l’administration fédérale», espère-t-il.

Dossier
Succession de Didier Burkhalter: l'élection d'Ignazio Cassis au Conseil fédéral

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