L’aide au développement n’a pas d’effet positif sur la réduction des flux migratoires. L’argument, de plus en plus souvent utilisé, selon lequel il existerait un lien entre développement économique et baisse de l’émigration ne tiendrait pas. Ce n’est pas la misère insupportable qui pousse à l’émigration, mais bien un niveau de vie suffisant qui offre la possibilité aux émigrants de risquer le grand saut vers l’Europe.

Cette conclusion d’une étude de Foraus, un forum de politique étrangère, a jeté le trouble dans le monde des ONG actives dans l’aide au développement. Et même jusqu’au Département des affaires étrangères, où il ne s’est trouvé personne, jeudi, pour se risquer à commenter l’étude, se contentant d’un communiqué.

Si l’aide au développement n’a aucun impact sur les flux migratoires, vaut-il encore la peine d’augmenter nos budgets de coopération? «Il y a gros à parier que l’UDC va utiliser cet argument dans sa stratégie pour réduire les montants de l’aide au développement», craint Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud, la communauté de travail regroupant les grandes organisations humanitaires suisses. Mais il ne croit pas que cela influencera négativement l’opinion ou le parlement. Peter Niggli approuve toutefois les conclusions de ce document de réflexion un peu provocant: «Cette thèse renforce notre opposition aux tentatives du parlement de conditionner l’aide suisse à l’effort des pays bénéficiaires pour freiner les départs.»

L’étude de Foraus constate que, depuis quelques années, politiciens et partis politiques voient dans l’aide au développement un outil efficace de réduction du nombre d’immigrants. L’ancien conseiller national André Reymond (UDC/GE) avait évoqué un système de «bonus-malus» liant financements suisses et coopération contre l’émigration. Le PLR a de son côté repris dans son programme le thème du «développement sur place plutôt que l’émigration». La ministre de la Justice, Simonetta Sommaruga, a elle-même développé un discours en ce sens. En février, elle a annoncé qu’à l’avenir, «dans les questions de coopération internationale, le Conseil fédéral donnera plus de poids à la volonté de collaborer des Etats» en matière migratoire.

«Cette instrumentalisation de la coopération à des fins de politique intérieure (pour mieux contrecarrer les arguments de l’UDC, ndlr) est dangereuse car elle génère de faux espoirs en faisant miroiter une régulation rapide de l’immigration. Mais elle risque aussi de détourner l’aide au développement de son but premier: ­réduire la pauvreté dans les régions les plus démunies», avertit Stefan Schlegel, un des auteurs du document.

Car toutes les études internationales démontrent que les immigrants ne proviennent pas des pays les plus pauvres, comme le Niger, le Mali ou la Sierra Leone, mais de pays émergents, comme le Nigeria, la Tunisie, ou même bien développés mais où les emplois sont encore insuffisants, à l’exemple de la Turquie. Le démarrage économique, avec le déséquilibre des structures qui l’accompagne, l’immigration intérieure vers les villes, la capacité de réunir un pécule suffisant pour risquer l’aventure, tend à faire augmenter l’émigration. On a calculé ainsi que la fameuse «bosse migratoire» se montre à partir d’un revenu moyen par habitant de 1500 à 8000 dollars par an. Or, nombre de pays où se concentre l’aide suisse sont en dessous de 1500 dollars. Et ce n’est pas l’aide suisse qui va suffire à les faire décoller économiquement.

«Cette étude doit nous aider à clarifier l’orientation de la politique de coopération et à la concentrer sur les pays qui en ont le plus besoin, estime Caroline Morel, de Swissaid. On a d’ailleurs senti le changement dans le dernier message du Conseil fédéral, où il est clairement indiqué que la DDC concentre son travail de coopération sur les régions les plus pauvres du monde.»

Dans sa prise de position, le DFAE rappelle d’ailleurs que, selon le message du Conseil fédéral, «la réduction de la pauvreté reste l’objectif suprême de la coopération internationale de la Suisse» et que l’aide au développement ne saurait maîtriser les flux migratoires. Ce qui n’empêche pas, au détour du texte, de retrouver une phrase que l’on devine sortie de l’Office fédéral des migrations: «La Suisse devrait utiliser ce canal (de la coopération) pour atteindre ses objectifs de politique migratoire.»

Or, rappelle Foraus, les stratégies «frontalement opposées aux intérêts des migrants ne peuvent être imposées durablement. La Suisse doit accepter une augmentation de la migration comme point de départ de sa politique.»

«La Suisse doit accepter une augmentation de la migration comme point de départ»