Première suisse à l’Université de Fribourg: l’alma mater présente ce matin une toute nouvelle formation pour les cadres associatifs musulmans. Le module intitulé «Islam, musulmans et société civile» permettra l’obtention d’un certificat après 400 heures de cours. Il s’adresse notamment aux imams. Une formation similaire est proposée en Belgique, à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve. En France, l’Institut catholique de Paris a mis sur pied un cursus semblable, non sans avoir provoqué une certaine controverse. En Allemagne, une école privée s’y est mise aussi (lire ci-dessous).

Sur le plan fédéral, le conseiller national Hugues Hiltpold (PLR/GE) s’engage pour une véritable formation des futurs imams. Entretien.

Le Temps: Pourquoi vouloir former les imams en Suisse?

Hugues Hiltpold: Former les imams en Suisse, en accord avec les valeurs démocratiques de notre pays, est important pour pouvoir disposer d’un islam «de Suisse» et pas seulement d’un islam «en Suisse». Comme on le voit avec l’Eglise catholique, où les évêques suisses savent se distancier parfois du pape. Le Parti radical genevois, que je préside, s’est intéressé à la question des imams dans le cadre de la réflexion sur la laïcité que nous avons eue pour la Constituante genevoise. Nous avons déposé un projet très précis. Nous prônons une liberté religieuse, qui implique notamment une neutralité confessionnelle de l’Etat et une liberté d’érection des lieux de culte. Mais nous exigeons en contrepartie une transparence au niveau du financement de ces lieux. Et que leur personnel soit formé pour bien s’intégrer dans notre société. Je vais déposer un postulat la semaine prochaine pour demander au Conseil fédéral s’il est prêt à soutenir une formation des futurs imams. Si ça n’est pas le cas, j’interviendrai probablement via une initiative parlementaire.

– Vous militez donc, comme l’imam lucernois d’origine macédonienne Petrit Alimi, pour un véritable «Institut national pour la formation des imams»?

– Pour des chaires chargées spécifiquement de cet enseignement. L’esprit de tolérance qui prévaut en Suisse, le respect des différentes confessions et de ceux qui ne croient à rien, devront être enseignés. De même que l’ordre juridique suisse. Aucun mouvement religieux ne peut être au-dessus des lois suisses. La charia ne peut donc pas être appliquée chez nous.

– La conseillère d’Etat saint-galloise Karin Keller-Sutter (PLR) estime que ce n’est pas à l’Etat d’intervenir sur ce plan. Elle rappelle que les cantons peuvent déjà expulser des imams jugés trop intégristes, qui ne veulent pas s’adapter aux valeurs suisses…

– C’est juste. Mais je pars du principe que les religions qui sont représentées en Suisse doivent pouvoir être pratiquées correctement et, si l’on veut aller au bout de cette démarche, il faut donc permettre aux musulmans de construire des mosquées, pourquoi pas avec des minarets, et d’avoir des personnes qui veulent se former selon la tradition suisse du respect mutuel. Pour cela, il faut une chaire pour former des futurs imams. Donc oui, l’Etat doit s’en mêler et donner à ce projet une impulsion fédérale.

– Cette formation permettra-t-elle de lutter contre des dérives intégristes?

– Ce serait son but.

– Des dispositions de la nouvelle loi sur les étrangers et une ordonnance d’octobre 2007 permettent déjà de se montrer beaucoup plus sourcilleux vis-à-vis des personnes «chargées de l’encadrement religieux, qui ne proviennent ni de la Suisse, ni de l’UE/AELE». N’est-ce pas suffisant?

– Non. Exiger certains principes d’intégration, comme une bonne maîtrise d’une langue nationale, est une très bonne chose. Mais il faut aller plus loin et proposer une formation homogène.

– Faudrait-il contraindre les imams étrangers qui viennent en Suisse à suivre aussi une telle formation?

– Oui, du moins une partie de cette formation. Mais c’est avant tout une formation qui doit permettre aux musulmans de Suisse de se former en Suisse. Pour les imams de l’étranger, il faudrait en tout cas pouvoir s’assurer qu’aucun ne vienne en Suisse dans le but de divulguer des thèses fondamentalistes.

– Iriez-vous jusqu’à prôner le refus systématique de permis de séjour aux imams qui ont été formés en Arabie saoudite pour éviter des dérapages?

– Ce serait une possibilité. Mais l’islam du Golfe n’est pas monolithique. Une récente fatwa à Dubaï vient de permettre aux femmes d’accéder au statut de «mufti». Encore une fois: je préfère que l’on forme des imams en Suisse, plutôt que de les importer et de les expulser lorsqu’ils ne conviennent pas.

– N’est-ce pas dangereux de venir avec un tel projet en plein débat sur les minarets? Ne craignez-vous pas de stigmatiser les imams?

– C’est un risque. Ce débat va inévitablement déchaîner les passions, comme tout débat qui touche à l’islam. J’ai été effaré de voir les critiques très dures sur l’islam en surfant sur certains blogs. Le débat sur les minarets est très émotionnel, il nécessite beaucoup d’explications pour rassurer la population. Et il m’a justement semblé nécessaire de parler maintenant de vrais problèmes comme celui de la formation des imams, histoire d’avoir une réaction proactive. Mais, comme toujours, plutôt que de voir les bénéfices d’une telle formation, certains ne retiendront que le fait que quelques imams intégristes ont tenu des propos déplacés.