France voisine

Imams de France contre les pseudo-prêcheurs «à tablette»

Un colloque a réuni à Annemasse responsables religieux, sociologues et élus afin de débattre de la radicalisation. Avec un coup de projecteur sur la Haute-Savoie, qui n’est pas épargnée

L’actualité genevoise s’est invitée samedi à Annemasse (Haute-Savoie) lors du colloque régional sur l’intégrisme religieux organisé par trois grandes associations musulmanes. Hamid Zeddoug, président du Centre culturel des musulmans d’Annemasse (CCMA), a regretté à la tribune «l’expulsion à l’aéroport de Cointrin de bagagistes français sous le simple fait qu’ils étaient de confession musulmane». «Ils ont des casiers judiciaires vierges, ils ne sont pas des intégristes, il s’agit là de cas de discrimination qui alimentent la radicalisation», a-t-il argué. Présent dans l’auditorium du Perrier, Lyes, un bagagiste qui lui est encore en poste, confie: «Les copains sont complètement dégoûtés, ils ne pensent pas à la religion, ils font juste face à une injustice. Ils avaient un travail qu’ils faisaient bien et un salaire. Ça va être dur pour eux.»

Hors ce grief, la conférence qui rassemblait des imams, pasteurs, prêtres, sociologues et élus s’est voulue consensuelle. Mohammed Bouzekri, imam d’Annemasse depuis 30 ans, a rappelé que sa communauté n’avait de cesse d’adhérer au pacte républicain et de défendre la laïcité. «Nous avons dénoncé l’horreur des attentats de janvier et ceux du 13 novembre, nous avons ouvert les 9 et 10 janvier notre mosquée aux habitants afin qu’ils approchent notre pratique religieuse. Les terroristes éprouvent du mépris pour l’homme, ils essaient de trouver un sens à la mort car ils n’ont pas trouvé celui de la vie», a-t-il martelé. Le très influent Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui avait fait le déplacement, a rappelé que le 20 novembre dernier, lors d’un prêche national, «les 2500 mosquées de France ont dénoncé la barbarie djihadiste». Nécessité impérieuse donc de se justifier, ce qui en irrite beaucoup, les jeunes surtout qui ont boudé le rendez-vous. Dans un café, non loin de là, Kamel dit: «Daech est une invention américaine, les musulmans n’ont pas d’excuses à faire.»

3200 perquisitions en deux mois

Selon des chiffres annoncés par Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, en visite vendredi à Annemasse, 3200 perquisitions ont été conduites dans le cadre de la loi antiterroriste en France depuis la mise en place de l’état d’urgence il y a deux mois. 541 armes ont été saisies (dont 50 de guerre), 52 personnes ont été incarcérées, 406 présumées dangereuses ont été assignées à résidence.

Le sociologue Moussa Khedimellah estime de son côté à 3000 le nombre de radicalisés surveillés en France. En Haute-Savoie, 66 perquisitions ont été réalisées, huit gardes à vue ont eu lieu et autant d’assignations à résidence ont été prononcées. Un constat accablant pour les responsables religieux locaux, qui reconnaissent ignorer pourquoi des jeunes se radicalisent dans une région prospère, éloignée des traditionnels foyers de tension. «L’heure est grave, lâche l’imam Bouzekri. Mais ces salafistes viennent d’ailleurs, de Strasbourg, de Marseille, ils cherchent du travail en Suisse et tentent d’endoctriner nos jeunes.» Parmi les assignations, deux concernent cependant des natifs de Haute-Savoie, de Fillinges et de Marnaz. Le second fut bagagiste à Cointrin et a été qualifié par les services de la Préfecture «de prédicateur salafiste infiltré dans un lieu de culte clandestin».

Le colloque a posé la récurrente question du manque de lieux de prière officiels et des atermoiements des élus pour accorder des autorisations de construction. «Parmi les quelque 700 Français partis en Syrie, 600 n’ont jamais mis les pieds dans une vraie mosquée, avance Amine Nejdi, l’imam de la mosquée de Tomblaine (près de Nancy). Ils vont sur le Web ou dans des caves où des
pseudo-imams à tablette leur récitent des copiés-collés de prêches qui ne sont pas adaptés à la France.» Et de poursuivre: «Ces imams cherchent la dissension en mettant l’accent sur certains versets à équivoque et les interprètent de manière dévoyée.»

Une mosquée à Annemasse

Hamid Zeddoug a profité de ce colloque pour confirmer la sortie prochaine de terre d’une mosquée à Annemasse en lieu et place de la petite salle d’Ambilly (une ancienne grange), qui accueille 200 fidèles le vendredi et autant dehors. La mairie va vendre un terrain municipal et le lieu pourra recevoir 1000 personnes. «Voilà l’une des réponses à la radicalisation», se félicite-t-il.

Venu de Paris, Pascal Courtade, un représentant du Ministère de l’intérieur, a annoncé qu’une campagne de prévention de la radicalisation allait débuter en mars prochain partout en France, impliquant les associations musulmanes mais aussi les fonctionnaires qui bénéficieront de formation. Pascal Courtade a soutenu la nécessité d’un contre-discours à la propagande djihadiste «et que ce n’était pas de la responsabilité d’un Etat laïque mais de la communauté musulmane». «Des sites comme Stop-djihadisme ou des campagnes de tweets existent, mais cela reste très insuffisant», a-t-il observé. Les débatteurs ont insisté sur le fait que les musulmans de France devaient se remettre en question sur leur propre fonctionnement. «Un conseil théologique va être mis en place à Paris et le CFCM va y participer. Bien entendu, il ne s’agit pas de toucher aux cinq piliers de l’islam qui sont immuables mais de se dire que des modifications ici et là sont possibles. Nous souhaitons aller véritablement vers un islam de France», précise Anouar Kbibech.

Amine Nejdi plaide, lui, pour l’ouverture d’un Institut franco-français de formation des imams «afin que le Coran ne soit pas transmis par des logiciels mais par les voix de la connaissance».


Dialogue autour de l’islam à Genève


Présent samedi à Annemasse, Hafid Ouardiri, le directeur de la Fondation de l’entre-connaissance, à Genève, a relaté une expérience de dialogue avec un groupe de jeunes filles et garçons de confessions différentes, réunis pour échanger autour de la religion musulmane et des événements tragiques récents. «J’appelle ce projet Civilislam, explique Hafid Ouardiri. Trois imams m’accompagnent dans ce travail pédagogique. Nous avons sollicité la mosquée de Genève afin d’y emmener le groupe, mais un refus nous a été signifié sous le prétexte que des filles et des garçons ne pouvaient se côtoyer en ce lieu.» La réunion s’est finalement tenue au temple des Pâquis.

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