En automne dernier, les locataires des adresses 89 et 91 de la rue de la Servette ont dû évacuer leur logement dans l’urgence. Une expertise inquiétante signalait le mauvais état d’une dalle menaçant de s’effondrer à tout moment. La Foncière, propriétaire de l’immeuble, a alors mis les bouchées doubles pour reloger tout le monde. Rapidement, les habitants ont retrouvé un appartement équivalent. Quant à l’immeuble, il sera détruit puis reconstruit.

Fin de l’histoire? Loin de là. Plus de quatre mois après l’annonce d’évacuation, la situation des locataires professionnels du rez-de-chaussée et du premier étage n’est, elle, toujours pas résolue. Entre difficulté à trouver un nouveau local, perte de clientèle et de chiffre d’affaires, certains anciens locataires commerciaux sont prêts à saisir la justice contre le propriétaire.

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«Le loyer était plus cher»

Après avoir reçu l’avis d’évacuation, les deux médecins du cabinet médical se sont mis à la recherche d’un nouveau local. La Foncière leur a également fait des propositions. Cependant, rien ne convenait. «Soit l’espace présenté était éloigné du quartier, ce qui est impensable pour un médecin généraliste, soit le loyer était plus cher, il y avait beaucoup de travaux à prévoir et il aurait fallu attendre plusieurs mois avant de pouvoir s’y installer», indique le praticien, qui souhaite rester anonyme. Finalement, les deux médecins ont trouvé par eux-mêmes un local dans le quartier, pour un loyer équivalent. «La Foncière ne nous a pas été d’une grande aide», affirme le praticien.

Du côté de La Foncière, on précise que, «en ce qui concerne la recherche de nouveaux locaux, le rôle du propriétaire se limite à faire des propositions que les locataires restent libres d’accepter ou de refuser». «A l’exception de deux personnes, tous ceux qui exerçaient des activités commerciales ont trouvé à se reloger et ont pu rapidement continuer à s’occuper de leurs clients», précise Marc Comina, porte-parole de La Foncière.

78 000 francs de travaux

Cependant, les plaintes ne s’arrêtent pas là. Le cabinet a fermé ses portes quelques semaines entre l’avis d’expulsion et l’emménagement dans son nouveau local. De plus, les médecins ont dû réaliser des travaux. «Il fallait changer la moquette pour du faux parquet, refaire la peinture et les luminaires afin de transformer cette ancienne bijouterie en cabinet médical», explique le médecin. Montant estimé des travaux: 78 000 francs.

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En matière de dédommagement, La Foncière applique les mêmes critères à tous les locataires commerciaux. «Elle propose une indemnisation financière qui couvre les nuisances liées aux travaux de surélévation, les coûts de déménagement (entièrement pris en charge), les coûts d’emménagement dans les nouveaux locaux en tenant compte de l’état de vétusté des équipements précédents», indique le porte-parole.

Ce dernier élément s’avère un point de discorde. «La Foncière considère que les aménagements que nous avons faits dans notre ancien cabinet, à la rue de la Servette, sont amortis. De ce fait, elle ne veut pas payer les travaux dans le nouveau local. Cependant, nous avons été obligés de les effectuer car aucun espace ne pouvait accueillir ce genre d’activité sans modifications», argue le médecin. Aujourd’hui, son avocat négocie des frais de remboursement pour les travaux et pour la perte d’exploitation.

«Nous sommes inexistants»

Christophe Fantoli, coiffeur dans l’immeuble, s’est retrouvé dans la même situation que les médecins. La régie lui a fait des propositions de relogement qu’il a refusées. «Les loyers étaient tous trop chers, ce n’était pas viable», affirme-t-il. Il a finalement retrouvé du travail en partageant un local avec un collègue. «Je suis passé d’un 78 m² à un 4 m², lâche-t-il sans cacher son amertume. Pour le propriétaire, nous sommes inexistants. A l’heure actuelle, j’ai perdu 50% de ma clientèle et n’ai pas reçu un franc de dédommagement.» Comble du malheur, il venait de terminer la rénovation de son salon une semaine avant l’évacuation.

L’affaire semble néanmoins plus complexe qu’elle n’y paraît. «La situation du coiffeur est particulière, puisqu’il s’agit d’un sous-locataire sans lien contractuel avec La Foncière, qui n’a donc pas d’obligations légales à son égard. La Foncière entreprend néanmoins des démarches pour l’aider à se reloger», signale Marc Comina.

Contactés, les juristes de l’Asloca, qui défendent les intérêts des locataires commerciaux, ne souhaitent pas commenter les dossiers en cours mais précisent que les discussions avec le propriétaire se poursuivent.

Longueurs administratives

Pourquoi La Foncière a-t-elle été si rapide pour reloger les habitants mais rencontre-t-elle autant de difficultés avec les locataires commerciaux? «Dans la très grande majorité des cas, logements et appartements confondus, il a été possible de trouver des solutions de relogement de manière très rapide. La question des indemnisations est cependant plus longue à régler pour les locataires commerciaux, car le calcul doit être fait séparément pour chacun, en fonction notamment de leur secteur d’activité et de leur volume d’affaires. Il leur a notamment été demandé de fournir des pièces fiscales et comptables sur la base desquelles établir le montant des indemnisations. Souvent, il a fallu du temps aux locataires pour réunir ces pièces, parfois certaines sont encore manquantes», affirme Marc Comina.

Le médecin se dit désabusé par toutes ces démarches administratives. «Alors que le propriétaire était déjà en possession de notre bilan financier des trois dernières années, il nous a demandé les mêmes documents, mais sur les cinq dernières. L’activité d’un cabinet médical ne varie que peu d’une année à l’autre. Trois ans suffisent amplement pour avoir un bon aperçu de notre situation financière», souligne-t-il. Son avocat a envoyé une dernière lettre à La Foncière demandant un acompte sur le montant des dédommagements. Sans réponse concrète de sa part, il portera l’affaire en justice.