Genève, Zurich et Bâle réclament à la Confédération une hausse des autorisations accordées aux travailleurs en provenance de pays non membres de l’Union européenne (UE) et de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Le faible niveau de contingents prévu par la Confédération engendre de l’incertitude dans des secteurs en pleine croissance, alertent en chœur les ministres de l’Economie Pierre Maudet (PLR), Carmen Walker Späh (PLR) et Christoph Brutschin (PS). «L’économie reprend de la vigueur et nous sommes inquiets: avec le système actuel, nous nous dirigeons vers une lente détérioration des conditions de notre place économique», souligne Pierre Maudet.

Des profils ultra-spécialisés

Les permis d’entrée pour les ressortissants d’Etats tiers sont destinés à des profils très spécialisés, recherchés dans les start-up, les technologies de l’informatique, la finance, les sciences de la vie ou la pharma: un informaticien indien, ou un biochimiste américain, par exemple. Mais aussi dans les hautes écoles et les instituts de recherche.

Chaque canton reçoit en début d’année un certain nombre de permis L et de permis B. Si ces quotas sont épuisés, les autorités doivent se tourner vers le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) pour solliciter de nouvelles autorisations, tirées de la réserve fédérale. Or, Bâle, Zurich et Genève ont déjà épuisé le nombre d’entrées autorisées au courant du premier trimestre de l’année. Par exemple, Genève ne peut compter que sur 34 permis B et 82 permis L jusqu’à la fin de l’année. Au niveau national, les cantons disposent encore de 1397 autorisations, permis L et B confondus, et la Confédération de 2035, sur un total de 7500, précise le Secrétariat d’Etat à l’économie. «En 2017, les quotas de permis ont été épuisés à une vitesse record. Nous courons le risque de voir des projets déplacés à l’étranger ou que des entreprises renoncent à venir en Suisse», souligne Carmen Walker Späh.

«Nous devons former davantage»

Regine Sauter, directrice de la Chambre de commerce de Zurich, prend l’exemple de Google, dont l’expansion prévue sur les bords de la Limmat risque d’être freinée par la réduction des contingents pour la main-d’œuvre d’Etats tiers: «Nous devons aussi former davantage de jeunes dans le secteur des technologies de l’information. Mais les entreprises ne peuvent pas attendre que des Suisses qualifiés arrivent sur le marché du travail, elles ont besoin de personnel maintenant», souligne la conseillère nationale PLR.

Fin 2014, le Conseil fédéral avait réduit les contingents de ressortissants des Etats tiers de 8500 à 6500. Deux ans plus tard, sous la pression des grands cantons, Berne acceptait de rehausser le nombre de permis de 1000. Pas suffisant, estiment Genève, Bâle et Zurich, qui espèrent le retour au chiffre de 8500 en vigueur avant le tournant de 2014. Cette année-là, le peuple accepte l’initiative «Contre l’immigration de masse» de l’UDC, qui réclame une limitation du nombre des autorisations délivrées pour le séjour des étrangers en Suisse «par des plafonds et des contingents annuels». Le Conseil fédéral avait alors présenté la réduction de permis d’entrée pour les travailleurs extracommunautaires comme une mesure pour «inciter les entreprises suisses à mieux mettre à profit le potentiel offert par la main-d’œuvre indigène», dans le contexte de l’après-9 février.

«Un mauvais signal à l’économie»

Mais depuis, dans les milieux économiques et politiques, l’incompréhension règne et les critiques fusent, de gauche comme de droite. Aux yeux du conseiller d’Etat Pierre Maudet, la réduction des contingents résulte de motifs idéologiques: «Le Conseil fédéral a voulu montrer qu’il serre la vis. Mais il n’a fait qu’ajouter des complications et donner un mauvais signal à l’économie», estime le politicien. «L’économie se retrouve pénalisée pour des raisons politiques. Maintenant qu’on a traduit l’initiative du 9 février dans une loi, il faut revoir les contingents en provenance des Etats tiers», fustige de son côté le directeur de la Fédération des entreprises, Blaise Matthey.

Quant à l’UDC, elle se sent directement visée par cette mesure: le Conseil fédéral a voulu «punir» les auteurs de l’initiative du 9 février en les faisant passer pour les cancres de l’économie, affirme le conseiller national Claudio Zanetti: «Nous réclamons des contingents pour les ressortissants de l’UE non qualifiés. Pas une baisse des permis pour une poignée de spécialistes dont l’économie a besoin», s’offusque l’UDC zurichois. Du côté du Conseil fédéral, on ne commente pas la demande des cantons: «Le Conseil fédéral prendra une décision en automne sur cette question», souligne le DFJP.