Santé

Les incertitudes du mercure empoisonnent le Valais

Dans le Haut-Valais, les assainissements de la plus vaste pollution au mercure de Suisse débuteront bientôt. La répartition du coût des travaux n’a pas encore été déterminée et les médecins s’interrogent sur les conséquences sanitaires d’une exposition chronique

Sur la table, de volumineux classeurs témoignent de l’importance de la question du mercure en Valais. Chef du Service de l’environnement, Joël Rossier a hérité du délicat dossier de la pollution par Lonza. Il succède à Cédric Arnold, qui a quitté l’administration cantonale pour rejoindre cette entreprise, le plus important employeur du Haut-Valais.

Vastes travaux d'assainissement

Géant de l’industrie chimique et pharmaceutique, Lonza a avoué avoir rejeté entre 50 et 60 tonnes de mercure dans le Grossgrundkanal entre 1930 et 1976. Préfinancés par l’entreprise, les travaux d’assainissement débuteront ces prochains jours.

La première phase cible les terrains habités. Les zones agricoles suivront, puis ledit canal. Les terres qui contiennent plus de 5 milligrammes de mercure par kilo seront traitées aux Pays-Bas ou en Allemagne. Joël Rossier insiste: «Le canton prélèvera systématiquement des échantillons et confiera des analyses indépendantes à l’Université de Genève.»

La société Arcadis dirigera ces travaux. Les excavations se poursuivront tant que les concentrations de mercure dépasseront la valeur d’assainissement. Elles pourront atteindre deux mètres de profondeur. Dans les trente-six prochains mois, une centaine de terrains seront assainis à Viège et à Rarogne, où plus de 200 parcelles situées en zone habitée sont polluées.

Deux empoisonnements au mercure en Valais

Ces travaux ne mettront pas fin à toutes les interrogations. Au moins deux personnes ont été intoxiquées au mercure ces derniers mois en Valais. En décembre 2016, dans une ordonnance relative à une plainte de la commune de Dorénaz, une procureure écrit: «Il a pu être établi, de source policière, qu’une habitante du village avait été victime d’un empoisonnement au mercure.»

Un neurologue détaille un second cas d’empoisonnement, «solidement établi»: «La dame a une quarantaine d’années, elle est sportive, ne fume pas, ne boit pas, mange sainement et ne présente aucun autre facteur de risque. Malgré cela, elle est épuisée du matin au soir, présente des troubles de la concentration et des douleurs musculaires.» Elle a été examinée par plusieurs médecins jusqu’à ce que des taux anormaux de mercure soient découverts dans son organisme.

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Sollicitées, ces deux personnes n’ont pas souhaité témoigner.

 Toutes deux vivent dans la région de Martigny, à 70 kilomètres des terrains pollués de Viège. Pour Thomas Burgener, président de l’association qui défend les intérêts des propriétaires, «même si nos membres posent parfois des questions sur la santé, ce n’est pas vraiment un sujet de préoccupation dans le Haut-Valais». A l’exception d’anciens employés de Lonza, aucune intoxication ne semble y avoir été observée jusqu’ici.

Du mercure partout, à faibles doses

Joël Rossier confirme que les deux intoxications précitées ont été portées à sa connaissance et qu’il en a informé le Département de la santé. Il ignore l’identité des personnes concernées: «Je les invite à se faire connaître, pour que nous puissions déterminer les éventuelles sources d’exposition.»

Ses collaborateurs trouvent du mercure dans les décharges communales, les sédiments des canaux et le sous-sol des sites industriels: «Les quantités de mercure en jeu sur les autres sites sont sans commune mesure avec celles de la région de Viège.»

Peu de transferts sol-végétaux

En 2016, le chimiste cantonal Elmar Pfammatter a recensé onze échantillons alimentaires qui contenaient de très faibles doses de mercure. Un seul, prélevé dans les reins d’un animal, contenait 8 microgrammes par kilo. Les analyses des eaux n’ont pas montré de traces de métal lourd.

Pour lui, «les concentrations de mercure dans les légumes sont parfois un peu plus élevées dans le Haut-Valais que dans le reste du pays, mais elles restent basses parce qu’il passe difficilement du sol aux végétaux.»

Une étude rassurante

En 2015, sur mandat de l’Etat du Valais et dans la tourmente médiatique, l’Université́ de Zurich a réalisé une étude épidémiologique qui portait sur 171 mères et enfants de Turtig et de Viège. Elle ne fait pas ressortir de relation entre les concentrations de mercure du sol et les valeurs dosées dans l’urine et les cheveux, qui semblent normales. Le professeur Holger Dressel conclut: «A ce stade, aucune indication d’atteinte significative à la santé de la population par le mercure présent dans le sol n’a été démontrée.»

L’association Médecins en faveur de l’environnement relativise ces conclusions. Selon son directeur, Martin Forter, «les résultats ont été dilués parce qu’une partie des participants ne vivaient pas sur des terrains contaminés». Pour son président, Peter Kälin, «l’impact sanitaire de cette affaire est difficile à évaluer parce que les expositions chroniques à de faibles valeurs de mercure sont encore mal connues».

Pour le médecin cantonal Christian Ambord, «seules certaines maladies transmissibles sont à déclaration obligatoire, il n’est donc pas possible d’avoir une statistique des maladies développées en Valais». Il insiste: «Le mercure ne provoque pas de maladie spécifique, ce qui rend son dépistage délicat.»
 Le groupe qui évalue l’impact sanitaire du mercure a été mis en veille: «Il peut être réuni à tout moment si de nouveaux éléments montrent que c’est nécessaire.»

Les doutes des scientifiques

Le neurologue qui traite une patiente intoxiquée au mercure reste inquiet. Il a soumis une vingtaine de cas suspects au laboratoire de toxicologie de l’Hôpital du Valais. Biologiste-chef adjoint, Nicolas Donzé confirme. Il précise: «Les cas qui nous ont été présentés n’excédaient pas les normes en vigueur, et je n’ai jamais vu un empoisonnement au mercure.» En Suisse romande, les teneurs habituelles oscillent entre 0,1 et 6,3 nanogrammes par millilitre de sang. Dans l’urine, elles sont inférieures à 5 microgrammes par gramme de créatinine.

Les rares empoisonnements au mercure recensés depuis 2013 excédaient ces valeurs de plus de cent fois. Ont-ils été observés en Valais? Responsable de l’Unité de toxicologie du Centre universitaire romand de médecine légale, Marc Augsburger ne peut pas répondre: «Nous ne relevons pas de données géographiques.» Par ailleurs, les valeurs basses posent problème: «Nous ne savons pas à partir de quelle valeur précise il convient de s’inquiéter.»

Etre lucide sans être alarmiste

Si la catastrophe de Minamata a permis de documenter les conséquences d’une intoxication aiguë au mercure, les expositions répétées à de faibles doses interpellent encore les médecins.

Pour Marc Augsburger, «il existe une zone grise et il ne s’agit ni de s’alarmer démesurément, ni d’ignorer la chose».
 Selon Nicolas Donzé, «les recherches débutent et ce sujet reste mal connu». Il précise: «Les pathologies neurologiques s’expliquent toujours par une combinaison de plusieurs facteurs et leurs interactions avec le mercure mériteraient plus d’études.»

Réduire les sources d'exposition

A Nyon, Daniel Chervet

 dirige une clinique spécialisée dans la désintoxication en lien avec les métaux lourds. Il affirme que les Valaisans représentent la part la plus importante d’une patientèle de 15 000 dossiers: «J’en reçois tous les jours.» Après leur avoir injecté des agents chélateurs, qui se lient aux métaux pour les éliminer, il mesure le mercure dans l’urine de ses patients. Elle contient alors entre 20 et 100 microgrammes de mercure par gramme de créatinine.

S’il ne fait pas l’unanimité parmi ses confrères, tous le rejoignent pour défendre le principe de précaution: «Il faut assainir les terrains pollués aussi rapidement que possible, pour éliminer les sources d’exposition.»

Lonza investit en Valais

En février dernier, Lonza communiquait 290 millions de francs d’investissements qui devraient créer 200 place de travail sur le site de Viège, où l’entreprise emploie déjà 2700 personnes. Pour le ministre Jacques Melly, ces annonces sont sans rapport avec les négociations qui portent sur le financement des assainissements: «Ces objets ont des dynamiques et des bases légales très différentes, ce qui ne permet pas de lier les dossiers.»

Il insiste: «Le fait que Lonza pérennise ses activités sur le territoire cantonal est un gage de sécurité pour éviter une situation de défaillance dans le dossier du mercure.»


La répartition des coûts reste incertaine

La facture se chiffrera en millions de francs. Pour le président du conseil d’administration de la société, Rolf Soiron, «Lonza ne savait pas qu’il y avait des gens qui répandaient les matériaux du canal sur leurs terres».

Si l’entreprise préfinance les travaux d’assainissement, elle n’assumera pas l’intégralité des coûts finaux. La répartition de ces coûts devrait être définie par une décision du Département de l’environnement, que toutes les parties pourraient contester. Le ministre Jacques Melly préfère négocier: «Une solution conventionnée permettrait de gagner beaucoup de temps en évitant les procédures.»

Eviter les frais à la charge des propriétaires

Pour documenter ces enjeux, l’Etat du Valais avance le cas de Dornach, où, durant plusieurs décennies, la fonderie Swissmetal a rejeté d’importantes quantités de poussières contenant des métaux lourds. En juin 2016, le Tribunal fédéral a définitivement arrêté la répartition des frais d’assainissement.

10 à 30% de ces coûts seront assumés par les propriétaires des parcelles polluées, jusqu’à concurrence de 20 100 francs. Pour éviter ce scénario, et selon leurs responsabilités, le canton, les communes et Lonza se sont engagés à se répartir les éventuels frais qui pourraient être mis à la charge des propriétaires.

En février dernier, l’Etat du Valais et Lonza décidaient d’approfondir les études sur 165 parcelles considérées comme faiblement polluées, voire pas du tout. Chef du Service de l’environnement, Joël Rossier résume: «Sur ces terres, nous avons finalement découvert des concentrations de mercure importantes mais très localisées. Cette distribution hétérogène du mercure dans les sols semble infirmer la théorie répandue qui soutient que les sédiments du canal ont été utilisés comme engrais.»

La décision attendra la fin des travaux

Rédigé en 2011, le rapport d’investigation historique constitue l’un des documents clés de la procédure qui décidera de la répartition des frais d’assainissement.

Il fait l’objet d’un bras de fer entre le préposé valaisan à la protection des données, Sébastien Fanti, favorable à sa publication, et les services de Jacques Melly, qui ont refusé de le transmettre à la RTS. Une procédure est pendante devant le Tribunal cantonal.

Joël Rossier promet de le dévoiler sitôt la répartition des coûts entrée en force: «La décision n’interviendra pas avant la fin des travaux, parce que les analyses qui accompagnent les assainissements nous donnent régulièrement des informations qui influencent la répartition des responsabilités et des coûts.»

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