Faune

Incursions d’ours en terre promise

Le prédateur vient de faire une escale en Valais, 153 ans après son dernier passage. Si plusieurs spécimens ont été observés à de nombreuses reprises en Suisse depuis 2005, sa réintégration n’est pas définitive

Quelques traces au fond d’une gouille prouvent qu’un ours a fait un passage en Valais. Ces dernières, découvertes il y a une dizaine de jours dans la région du Sanetsch, ont déjà disparu, mais cela n’enlève en rien leur caractère historique. Le prédateur n’avait, en effet, plus été signalé dans le canton depuis 1865.

Personne n’a vu l’animal en Valais et «aucune nouvelle trace n’a été découverte», explique Frank Udry. Le garde-faune du secteur est pourtant aux aguets depuis la semaine dernière. Il avoue qu’il aimerait bien pouvoir admirer le prédateur. Pour cela, encore faut-il qu’il se trouve toujours dans la région. Et là, c’est le point d’interrogation. «Bien malin qui peut dire s’il est encore ici ou s’il y reviendra», sourit Frank Udry.

«Très probablement M29»

L’ours n’a pas de collier émetteur, il ne peut donc pas être localisé, ni identifié. Sara Wehrli, responsable des grands prédateurs chez Pro Natura, estime pourtant qu’il s’agit «très probablement de M29». Ce mâle a notamment été observé à de nombreuses reprises depuis plus d’une année dans les cantons de Berne et d’Uri, limitrophes du Valais. «Il fait partie des deux ou trois ours présents en ce moment sur le sol helvétique», précise Sara Wehrli. Les deux autres prédateurs ont été observés dans le canton des Grisons, mais impossible de certifier qu’ils y sont toujours. «Ces animaux sont de très grands voyageurs, affirme Sara Wehrli. Ils peuvent donc se trouver n’importe où et même avoir franchi la frontière pour retourner en Italie.»

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Le lieu d’origine de tous les ours observés en Suisse, depuis le retour du prédateur en 2005, se situe en effet de l’autre côté de la frontière grisonne. Ils viennent du parc naturel italien Adamello-Brenta, situé dans le Trentin. C’est dans cette région que neuf spécimens, en provenance de Slovénie, ont été lâchés, entre 1999 et 2002, afin de renforcer la dernière population alpine d’ours. Aujourd’hui, entre 49 et 66 prédateurs peuplent cette région selon le WWF.

En Suisse, la présence de douze ours différents a été attestée, lors des treize dernières années. Le chiffre pourrait toutefois être plus élevé. Sur son site internet, Pro Natura évoque potentiellement deux animaux de plus, ce qui porterait le total à quatorze. Trois d’entre eux ont été tués, l’un écrasé par un train en avril 2016, les deux autres abattus, en 2008 et 2013, parce qu’ils n’avaient plus peur des hommes. Des autorisations de tir avaient été délivrées.

Aucune femelle pour l’heure

La présence de ces ours ne signifie pas pour autant que le prédateur est véritablement de retour en Suisse, comme l’explique Andreas Ryser, du KORA, l’association pour l’écologie des carnivores et la gestion de la faune sauvage: «Jusqu’à aujourd’hui, seuls des mâles ont migré vers la Suisse. Pour que l’on puisse parler d’une population d’ours bruns dans notre pays, il faudrait qu’une femelle s’y installe et qu’elle donne naissance à des petits.»

Contrairement aux mâles qui cherchent de nouveaux territoires et de nouvelles partenaires, les femelles restent proches de leur mère. Aujourd’hui, elles se trouvent donc toutes dans le nord de l’Italie. Mais la situation pourrait évoluer, selon Sara Wehrli: «La population source se situe à une cinquantaine de kilomètres de la frontière helvétique. Si elle continue de grandir, des femelles se verraient dans l’obligation de se déplacer et l’une ou plusieurs d’entre elles pourraient atteindre la Suisse.» Andreas Ryser précise toutefois que «ce n’est pas pour demain».

Une espèce indigène

Il n’en demeure pas moins que le retour de ce prédateur en Suisse suivrait une certaine logique. L’ours brun est en effet une espèce indigène des Alpes. Mais «l’Europe l’a tant chassé qu’il s’est éteint dans de multiples contrées», explique le WWF sur son site internet. Le dernier ours suisse, par exemple, a été tué en 1904 dans les Grisons. Il s’agissait d’une femelle adulte. Naturalisée, elle est aujourd’hui exposée au Musée Schmelzra à S-charl, au cœur du Parc national suisse, non loin de l’endroit où elle a été abattue.

Plus de cent ans après sa disparition, ce prédateur pourrait revenir s’installer durablement dans notre pays. «Mais pour cela, il faut accepter son retour», tempère Andreas Ryser. Et il s’agit d’une condition sine qua non. «Si la population suisse ne veut pas du retour de l’ours, il sera impossible pour lui de s’y implanter à nouveau», explique-t-il.

L’exemple du loup est marquant à ce sujet. Depuis son retour dans le milieu des années 1990, le prédateur est au cœur de nombreux débats. Si aujourd’hui il recolonise peu à peu son habitat d’origine, l’opposition reste forte, notamment dans les régions alpines.

Le retour de l’ours pourrait néanmoins susciter moins de résistance. Frank Udry estime qu’il ne pose pas autant de problèmes que le loup, «notamment en ce qui concerne la prédation sur les troupeaux». Or, c’est justement ce sujet qui est au cœur de l’opposition au canidé. Si le loup a tué près de 3500 animaux de rente entre 1999 et 2017, selon les statistiques disponibles sur le site internet du KORA, seuls 21 moutons et 4 ânes ont été dédommagés à la suite d’attaques d’ours.


Un sanctuaire pour les ours dans les Grisons

La population d’ours grisonne a augmenté la semaine dernière. Napa, le premier locataire du parc Arosa Terre des Ours, est arrivé à bon port, depuis la Serbie. Le «premier centre de protection des ours en Suisse» sera inauguré le premier week-end d’août, en présence de la conseillère fédérale Doris Leuthard. Destiné aux animaux souffrant de mauvaises conditions de captivité, il pourra accueillir cinq plantigrades sur une surface de 30 000 m², soit l’équivalent de quatre terrains de football. Le sanctuaire est géré par la fondation Quatre Pattes.

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