Quelle mouche a bien pu piquer Bâle-Ville? 4791 de ses citoyens ont signé en 1994 une initiative visant à faire de la ville un canton à part entière. Mais ce texte a été retiré la semaine dernière après avoir effrayé le gouvernement et le parlement demi-cantonal. Comment cette initiative presque suicidaire a-t-elle pu voir le jour? Difficile d'imaginer en effet que le demi-canton ait réellement voulu se séparer de sa moitié. Il étouffe dans ses minuscules 37 kilomètres carrés, qui vus d'avion, ne représentent que le cœur de la cité et l'on voit mal comment Bâle-Ville pourrait vivre sans Bâle-Campagne.

Inscrite noir sur banc

Condamnée – faute de place – à limiter son expansion économique, impuissante devant l'exode de ses contribuables en quête d'espaces plus verts et d'impôts plus légers, la ville continue à subventionner une foule d'institutions qui profitent aussi à Bâle-Campagne. Par tradition comme par pragmatisme, les Bâlois de la ville restent donc profondément partisans d'une réunification. Une volonté par ailleurs inscrite noir sur blanc dans leur Constitution depuis le siècle dernier.

Côté campagne, c'est l'inverse. Depuis 1988, un article de la Constitution fixe l'objectif que Bâle-Campagne devienne un canton à part entière. Dans les zones rurales, il règne encore une farouche volonté d'indépendance. D'autant plus farouche que le demi-canton a durement lutté pour sa liberté, arrachée par la force en 1833 aux aristocrates bâlois, et pour son siège au Conseil des Etats.

«Dans certains villages du Haut-Pays, raconte Robert Piller, député au Grand Conseil de Bâle-Campagne, le réflexe historique est bien vivace.» Et de rappeler qu'on dépose aujourd'hui encore des gerbes de fleurs sur le monument aux morts du Hülftenschanze, où périrent dans une bataille mémorable quelques dizaines de paysans révoltés. «Au café, ajoute-il, le mot réunification est ressenti comme une insulte.» Car la crainte persiste qu'une fois réunis, «ceux de la ville» dictent leur volonté.

Grâce au boom économique et démographique de ces dernières décennies, le jeune canton paysan et turbulent est devenu un bon bourgeois confortablement installé. Persuadé qu'il peut très bien vivre seul, il tient à être reconnu comme un canton à part entière. «Nous voulons conserver des institutions de petite taille, proches des véritables problèmes du moment, souligne Andreas Koellreuter, membre de l'exécutif de Bâle-Campagne. Il n'est pas question de remettre la réunification à l'ordre du jour.»

Les trams jaunes de Bâle-Campagne, rutilants et silencieux, continuent donc tranquillement à rouler sur les mêmes rails que les trams verts de Bâle-Ville, cahotants et surannés, sans que l'on ose seulement songer à fusionner les deux systèmes de transport public. Les passants, quant à eux, traversent certaines rues sans même savoir qu'ils sont en train de franchir la frontière qui sépare les deux Bâles.

A la recherche d'un modus vivendi, les deux parties ont décidé d'être pragmatiques plutôt que de buter sur des questions politiques. Dès 1974, elles se sont engagées à collaborer, en adoptant dans leurs Constitutions respectives un article de partenariat. C'était une première en Suisse.

«On ne parle donc plus de réunification, mais de collaboration», explique Urs Kamper, au service juridique du Département de justice à Bâle-Ville. Un détail de vocabulaire qui a permis au peuple de Bâle-Campagne, lors des votations d'octobre dernier, d'accepter de payer une partie du budget culturel de Bâle-Ville. Ses théâtres, musées et autres orchestres seront chaque année renfloués par 1% des impôts sur les personnes physiques de Bâle-Campagne, soit 7 millions en 1998. Pour célébrer cette date mémorable, la cité a ouvert gratuitement – l'espace d'un soir – les portes des spectacles et des expositions à ses voisins. Des contrats ont par ailleurs été signés entre les deux demi-cantons pour partager les charges de l'université, dont plus de 50% des étudiants et enseignants habitent aujourd'hui Bâle-Campagne.

Mais, parfois, la belle mécanique s'enraie. Un hôpital pour enfants aurait dû être inauguré en commun l'année prochaine. Or la population de Bâle-Ville a refusé la solution proposée par son gouvernement de placer cet hôpital sur le territoire de Bâle-Campagne. Preuve que les citadins aiment la coopération pour autant qu'elle leur profite. L'hôpital verra donc le jour sur deux sites différents et chaque demi-canton devra gérer ses spécialités respectives.

Comment interpréter, alors, la fameuse initiative de Bâle-Ville pour devenir un canton à part entière? Robert Piller, fin observateur de la politique bâloise, a son idée: «Les instigateurs de l'initiative ont peut-être voulu faire un geste à l'égard de Bâle-Campagne. Leur montrer que Bâle-Ville n'est pas insensible à leurs préoccupations et qu'elle respecte leur volonté d'indépendance.»

Que veut dire le vieux député? En ville, on murmure que ce partenariat tellement avancé pourrait bien être une réunification qui ne dit pas son nom.