Renseignement

Ces indics troubles qui embarrassent le Service de renseignement de la Confédération

L’affaire Daniel M. en Allemagne, comme l’affaire Giroud avant elle, met en scène des informateurs du SRC peu prudents, voire déconcertants. Problème de recrutement ou accidents de parcours?

L’avertissement ne manque pas d’ironie. «Envie d’un mode de vie à la James Bond? Nous ne pouvons rien faire pour vous», écrit le Service de renseignement de la Confédération (SRC), dans une brochure auto-promotionnelle. Cette mise en garde n’a visiblement pas porté dans le cas de Daniel M. Accusé désormais par l’Allemagne d’espionnage au profit de la Suisse, l’homme au parcours aventureux de 54 ans a dévoilé sa couverture à plusieurs reprises avant son arrestation.

Voir le clip de promotion du SRC:

Il reste de nombreuses zones d’ombre quant au contour réel de ses activités passées. Toujours est-il que ses liens avec le SRC ont été confirmés début mai, dans un entretien au Blick par la députée Corina Eichenberger (PLR/AG), membre de la Délégation des commissions de gestion chargée de la surveillance du SRC. «Le cas Daniel M.» a été présenté il y a environ 5 ans à la délégation a expliqué l’Argovienne: «Le SRC voulait trouver, dans le cadre d’une opération de contre-espionnage, qui avait donné le mandat (ndlr: de voler des CD de données bancaires). Daniel M. a été mis en jeu à ce moment-là». Le Conseil fédéral a confirmé pour sa part que le SRC a mené des activités relatives au vol de données bancaires en Allemagne de 2011 à 2014, sans mentionner toutefois un lien avec Daniel M.

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«N’importe qui peut devenir un agent»

Officiellement, le SRC travaille avec des analystes, des officiers de renseignements, des informaticiens, etc. Il disposait fin 2016 de 284 postes EPT. Sur demande, il indique n’avoir aucune peine à recruter: pour 23 postes mis au concours en 2015, il a reçu 1300 postulations! Il ne lâche en revanche aucune information sur le nombre de tiers avec lesquels il collabore, et dont Daniel M. faisait visiblement partie et qui sont pourtant souvent en première ligne. «Un service de renseignement étatique a pour tâche de recueillir, de traiter et d’analyser des informations. N’importe qui peut devenir un agent, sans être lié par un mandat particulier, à partir du moment où il a des renseignements intéressants à fournir. Cela fonctionne comme cela dans tous les pays du monde», explique Christian Sideris, fondateur et directeur de Seeclop, une société d’investigation privée basée à Genève. La loi fédérale visant au maintien de la sûreté intérieure précise le statut de ces «informateurs», réguliers ou occasionnels. Elle indique que le SRC peut les rembourser ou leur octroyer des primes. La nouvelle loi sur le renseignement règle également la question du mandat à des particuliers.

S’ils sortent des statistiques, ces indics du SRC échappent également aux contrôles. Dans un entretien à Atlantico, Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement le dit plus prosaïquement: «Un agent est un indicateur, c’est un délinquant au sens propre que l’on a recruté, que l’on forme et que l’on manipule».

Ainsi, tant dans l’affaire Claude Covassi, que dans l’affaire Giroud ou l’affaire Daniel M, des informateurs aux profils troubles ont fini par mettre les services secrets de la Confédération dans l’embarras. Le recrutement de ces agents, tous anciens policiers, dans un pays où le secteur privé de la filature et du renseignement a explosé ces dernières années, constitue-il un incident de parcours pour le SRC ou un manque de prudence chronique?

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Un expert du renseignement tenant à son anonymat ironise: «En Suisse, le SRC a tendance à faire appel à des anciens policiers qui se sont spécialisés dans la filature des femmes infidèles. Prenez le détective privé interpellé dans l’affaire Giroud: il était très fier de dire qu’il travaillait avec le SRC. Cela fait très romanesque, évidemment.» Pour Christian Sidéris, en revanche: «Il faut relativiser et se garder de généraliser l’affaire allemande: pour une opération ratée, on ne se rend pas compte du nombre d’opérations réussies dont on ne parlera jamais». Le directeur de Seeclop ajoute que «le milieu de la police ou du renseignement privé n’est pas plus concerné que d’autres professions par ces collaborations». Personnel diplomatique ou encore journalistes sont aussi des indics privilégiés par les services de renseignement à travers le monde. «Tout comme les hommes d’affaires en voyage à l’étranger», cite une autre source active dans le renseignement.

Pas de surveillance du personnel à proprement parler

La surveillance du SRC par rapport à sa politique de recrutement de ces agents indépendants se limite, elle aussi, au strict minimum. Tant l’organe rattaché au secrétariat général du DDPS que la Délégation des commissions de gestion ont pour mandat de se prononcer sur la légalité, l’efficacité et l’adéquation des activités du SRC.

Autrement dit: il n’y a pas de contrôle systématique du profil des informateurs utilisés par les services secrets ou de leur situation financière, même si cela peut constituer un risque pour la mission et in fine la réputation du pays. Longtemps membre des commissions de gestion, l’ancien conseiller national Pierre-François Veillon (UDC/VD) le confirme: «Les sources, les employés, c’est de la responsabilité du SRC. Si des problèmes surviennent, la délégation peut naturellement demander à être renseignée et faire des recommandations. Mais à chacun son rôle.»

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