On peut dire ce qu’on veut de Moritz Leuenberger, mais le jour où le chef du Département fédéral de l’énergie et des transports quittera le Conseil fédéral, le gouvernement perdra un homme qui a le sens de l’humour. Et du recul, deux qualités bienvenues quand d’autres esprits s’échauffent rapidement dans les situations de crise.

C’est ainsi que sur son blog désormais légendaire, le socialiste zurichois – reprenant un photomontage circulant sur Internet – montre les sept «Sages» en chefs indiens, tandis que la huitième case est réservée au lieutenant de cavalerie Peer Steinbrück, grand pourfendeur des fraudeurs du fisc.

L’image et le texte qui l’accompagne désamorcent la polémique qui a agité la Suisse et l’Allemagne la semaine dernière, quand le ministre des finances allemand Peer Steinbrück a utilisé le cliché de la cavalerie effrayant les Indiens pour qualifier les efforts du G20 et de l’OCDE pour obtenir une meilleure coopération des paradis fiscaux, parmi lesquels il classe la Suisse.

Tout ce qui est manifestement exagéré devient insignifiant, écrit en substance Moritz Leuenberger, citant en exemple un journaliste. Celui-ci l’attaquait bille en tête à propos de sa «fatigue» et de sa démission trop longtemps repoussée avec une telle emphase que le conseiller fédéral avait éclaté de rire.

L’inflation verbale «a dévalorisé la vraie polémique politique», regrette Moritz Leuenberger. Tout est pris au premier degré. Les habitants des bidonvilles de Bombay attaquent le film à succès «Slumdog Millionnaire» qui présenterait leur vie sous des traits caricaturaux. Les Suisses se vexent d’être traités d’Indiens, mais l’inverse est vrai aussi, les Indiens d’Arizona pouvant se fâcher d’être assimilés à des receleurs d’argent soustrait au fisc…

Les mots prononcés au café du commerce n’ont pas le même impact que ceux diffusés à large échelle, ajoute le conseiller fédéral. Dans la polémique sur les «Indiens», Peer Steinbrück a été lui-même comparé à un «nazi» par le député démocrate-chrétien Thomas Müller, déclaration que le quotidien Blick s’est empressée de publier en première page, sans guillemets.

Depuis, les choses se sont quelque peu calmées, même si le conseiller fédéral Ueli Maurer a échangé sa Mercedes de fonction contre une voiture française, à titre de «protestation provisoire» contre les attaques allemandes, et si son homologue responsable des finances Hans-Rudolf Merz n'a pas répondu pour l’instant à la proposition de rencontre émise par Peer Steinbrück.

Quant à Moritz Leuenberger, il conclut son message par cette suggestion ironique: et si l’on confiait à l’OCDE la rédaction d’un projet de directive internationale sur l’emploi civilisé et responsable des mots?