Les Indiens sont de retour, comme chaque année depuis 1995. De janvier à juin, ils auront dormi environ soixante mille fois en Suisse. C'est un tiers de plus que l'année passée. Seulement 1% de la population indienne part en voyage à l'étranger. Mais, sur 945 millions d'habitants, cela fait une dizaine de millions de touristes potentiels. Après l'Angleterre, la Suisse est la deuxième destination européenne. Avec un taux de croissance de 30% par année, les touristes indiens constituent ce que les gens des métiers du tourisme appellent un «marché émergent». Les Indiens arrivent en deux vagues, de mi-avril à fin juin et de septembre à octobre. Dix-sept vols par semaine relient la Suisse à l'Inde.

Redémarrage sensible

Dans le recensement qu'il vient de publier, l'Office fédéral de la statistique décrit un tourisme suisse en plein redémarrage: 3,11 millions de nuitées pour le mois de juin, ce qui constitue une augmentation de 8,7% par rapport à l'année dernière. Une hausse record jamais égalée depuis 1973. Pour l'ensemble de la Suisse et pour la période de janvier à juin, le tourisme en provenance d'Extrême-Orient est particulièrement dynamique.

Un exemple: par rapport à la même période de l'année précédente, le nombre des visiteurs en provenance de Corée du Sud affiche une augmentation de 90%, soit un total de 40 000 nuitées. Les statistiques enregistrent des augmentations comparables en ce qui concerne les hôtes en provenance de Hongkong, de Chine, de Taïwan et de Singapour (30 000 à 40 000 nuitées pour chacun). Quant à l'afflux des touristes japonais, il s'élève de 21% pour un total de 340 000 nuitées. Et la proportion des touristes russes gonfle de 50% (30 000 nuitées). Les autres pôles de croissance sont les Etats-Unis (+17%, +45 000 nuitées), la France (+10%) et la Belgique (+7,4%). En revanche, le chiffre des touristes en provenance des pays du Golfe est resté stable.

Cette croissance n'est pas le fruit du hasard. Depuis plusieurs années, Suisse Tourisme fait de gros efforts. Chaque année, une délégation constituée de représentants de différents cantons s'envole pour une tournée en Inde. Michel Ferla, «responsable des marchés d'avenir» chez Suisse Tourisme, explique: «En 1996, nous avons ouvert un bureau à Bombay avec du personnel indien qui connaît les réseaux de distribution et les médias. Nous informons les agences de voyages et faisons des campagnes de presse.» Dans le cadre des démarches promotionnelles de l'année prochaine, une piste de neige artificielle sera installée à Bombay pour permettre des démonstrations de snowboard.

Un autre facteur de développement est à relever: depuis mars de cette année, Kuoni est devenu le premier voyagiste en Inde (Le Temps du 25 mars 2000) en rachetant une chaîne d'agences, Sita World Travel. Désormais, les 29 filiales du voyagiste emploient 850 personnes.

«Les Indiens se font de notre pays une image de carte postale», relève une étude de l'Office du tourisme de Genève. Le cinéma indien contribue largement à cette représentation, plusieurs films à succès ayant été tourné en partie en Suisse (Le Temps du 18 février). Dans un de ces films, Hero Number One, un riche patriarche cherche à marier son fils, mais le jeune homme s'enfuit en Europe, tombe amoureux d'une jeune Indienne avec laquelle il se marie au terme d'une série de péripéties dont le happy end se déroule en Suisse. Les retombées de ces scénarios épiques sont appréciables, les lieux de tournage devenant des étapes incontournables de l'itinéraire helvétique des spectateurs indiens.

Conscient de l'impact de telles productions, l'Office du tourisme de Genève souhaite «utiliser l'industrie indienne du film pour vendre notre destination touristique». Divers hôteliers mènent leurs propres opérations. Comme Detlev Doll, qui dirige deux établissements, l'un à Château-d'Œx, l'autre à Bex. Pour les remplir, il fait de la promotion en Inde. Un voyage de prospection lui coûte 5000 francs mais lui en rapporte environ 100 000, indique-t-il avec satisfaction. Depuis 1995, ses hôtels accueillent ainsi chaque semaine pendant la haute saison des groupes d'une cinquantaine de personnes.

Les visiteurs indiens fournissent donc une manne appréciable à l'industrie touristique helvétique. Mais tous les hôteliers ne sont pas convaincus de son intérêt. Car certains d'entre eux regardent les Indiens comme des touristes «difficiles»: «Je n'en accepte plus, ils traînent dans le lobby de l'hôtel, mangent dans les chambres et font des dégâts», râle le directeur d'un trois-étoiles de Genève.

Ségrégation?

C'est ainsi qu'une idée teintée de ségrégation fait son chemin pour permettre une adaptation aux exigences particulières des touristes indiens voyageant en groupe. Dans cette logique, un hôtel de Leysin réserve depuis plusieurs saisons une partie de son établissement à l'accueil exclusif des hôtes indiens. Le groupe Kuoni applique le concept depuis deux ans à Engelberg, dans l'Oberland bernois, sous la forme d'un «Indian village». Un projet qui devrait avoir son équivalent romand sous peu: selon Khalil Gamal, directeur général de Kuoni Genève, des pourparlers sont en cours pour créer entre Lausanne et Genève un hôtel hébergeant exclusivement des touristes indiens.