Le Conseil fédéral fuit de toutes parts, son président, Joseph Deiss, est accusé de manquer d'autorité sur ses propres troupes, la direction politique du gouvernement est contestée par les électrices et électeurs. Et c'est en pleine crise de confiance envers l'exécutif que le Conseil des Etats va, ce jeudi matin, renvoyer au fond des tiroirs la réforme de la direction de l'Etat attendue depuis quinze ans.

A la même heure, le Conseil national se déchirera autour du programme de législature censé donner une direction à l'action du Conseil fédéral. Pas moins de 83 propositions de minorité seront traitées qui pourraient bien déboucher sur une majorité de mécontents.

Le projet de réforme du Conseil fédéral remonte aux initiatives des sénateurs radicaux Gilles Petitpierre et René Rhinow, au début des années 90. Après le refus par le peuple d'instituer des secrétaires d'Etat, en 1996, le Conseil fédéral, un peu à contrecœur, avait proposé un nouveau projet en décembre 2001. En mars 2003, après avoir exclu l'idée de ministres délégués destinés à soulager le collège gouvernemental, le Conseil des Etats avait opté pour un Conseil fédéral de neuf membres, avec à sa tête un président élu pour deux ans. L'autorité du président devait être renforcée par un service présidentiel particulier.

Mais, patatras, en mars de cette année, Christoph Blocher, qui a fait de la réforme de l'administration sa priorité, a réussi à convaincre le Conseil national de lui retourner le projet. Avec mission essentiellement de décharger le Conseil fédéral d'un certain nombre de tâches et surtout d'accroître l'efficacité de l'administration. Fin de partie.

Ce jeudi matin, le Conseil des Etats jettera la dernière pelletée de terre en se ralliant à la décision du Conseil national. Une nette majorité de sa Commission des institutions politiques s'est ralliée de guerre lasse. Mais pour une curieuse troïka composée des socialistes Christiane Brunner (GE) et Ernst Leuenberger (SO) ainsi que du très conservateur Carlo Schmid (PDC/AI), le projet ne serait pas assez profondément enterré dans les tiroirs de Christoph Blocher. Ils proposent donc de refuser le renvoi au Conseil fédéral afin de provoquer une divergence. Le projet serait ainsi définitivement abandonné. «Il faut en finir avec cette hypocrisie, justifie Christiane Brunner. Personne, à commencer par le Conseil fédéral, ne veut véritablement d'une réforme du gouvernement. Il faut mettre fin à tout cela.»

Lutte entre la gauche rose-verte et l'UDC

Le Conseil fédéral ne pourra pas davantage compter sur un soutien politique très clair pour atteindre les objectifs de la législature. Il s'était fixé trois orientations politiques majeures: accroître la prospérité et assurer le développement durable, répondre aux défis posés par l'évolution démographique et renforcer la position de la Suisse dans le monde.

Les députés ne se font guère d'illusion sur l'impact du programme déclamatoire, dont les objectifs sont soumis pour la première fois au parlement pour adoption. Mais, dénonce la gauche, le Conseil fédéral va profiter de l'arrêté pour proposer sans autre forme de procès le classement de 93 motions et postulats, certes adoptés par le parlement, mais désormais jugés non prioritaires. De plus, le Conseil fédéral avertit qu'il n'acceptera les nouvelles interventions parlementaires que si elles sont jugées conformes aux objectifs de législature.

La bagarre sera donc très vive entre la gauche rose-verte, qui dénonce la mise sous couvercle de l'activité législative, et la droite UDC. L'UDC exige ainsi qu'un plan financier de la législature conforme au frein à l'endettement fasse aussi partie intégrante des objectifs.

«Si certaines propositions de l'UDC passent, comme le retrait de la demande d'adhésion à l'UE ou la réduction de la quote-part de l'Etat de 10%, voire la flexibilisation du marché de l'emploi, prévient Stéphane Rossini (PS/VS), nous refuserons tout le programme.» Alors que l'UDC parle même «d'abaisser les salaires et les prix surfaits en Suisse», la gauche, qui veut inscrire le développement durable, dénonce la soumission des objectifs politiques aux impératifs de l'économie de marché.