Jusqu'à très récemment, le consensus helvétique régnait au sujet du tabac. Professionnels de la santé et industriels de la cigarette prenaient place côte à côte au sein d'une commission fédérale chargée de formuler des politiques de prévention du tabagisme. Mais les espoirs de trouver des remèdes convenant à tout le monde dans ce domaine devenu sensible se sont effondrés au début de cette année: une nouvelle commission a remplacé l'ancienne, dissoute pour cause de manque de résultats. Les tenants d'une politique de prévention musclée y sont désormais seuls représentés, alors que le lobby de la cigarette en est exclu. Ce durcissement du climat s'est confirmé, jeudi, avec la présentation d'une étude évaluant à 10 milliards de francs par an les coûts sociaux dus au tabagisme.

Analyse controversée

Commandé par l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), le document identifie trois types de coûts qu'inflige la consommation de tabac à la société suisse dans son ensemble. Les plus évidents sont ceux qu'occasionnent les personnes malades de la cigarette au système de santé: les jours d'hôpitaux, les médicaments et les consultations ainsi consommés atteignent 1,2 milliard de francs. Viennent ensuite les coûts indirects: l'étude estime les pertes de production causées par le tabagisme – en jours de travail manqués, par exemple – à 3,8 milliards de francs. Un chiffre jugé excessif par l'industrie suisse du tabac, qui trouve douteuse la prise en compte des travaux domestiques dans ce calcul.

Encore plus controversée est cependant la partie de l'analyse qui évalue les «coûts immatériels» dus au tabagisme: «Nous avons essayé d'estimer le coût de la souffrance des malades, de la perte de qualité de vie qu'ils subissent», expliquait jeudi le professeur Claude Jeanrenaud, auteur de l'étude. Intuitivement, il s'agit bien là des dommages les plus graves que cause la cigarette. Mais comment les calculer? Les chercheurs ont interrogé un échantillon représentatif de 868 adultes en leur demandant les mesures qu'ils seraient prêts à envisager pour réduire les risques d'êtres atteints de l'une ou l'autre des maladies liées au tabac. En évaluant le prix de ces mesures, les experts mandatés par l'OFSP parviennent à un «coût immatériel» total de près de 5 milliards de francs.

L'ensemble de ces chiffres situe les pertes dues au tabagisme en Suisse à un très substantiel 2,75% du produit intérieur brut (PIB). C'est énorme, admet le professeur Jeanrenaud, mais nullement exagéré: «Quatre études étrangères parviennent à des résultats similaires.» Effectuées aux Etats-Unis, en Australie et au Canada, ces analyses font osciller le coût du tabagisme dans ces pays entre 1,4 et 2,4% du PIB.

L'industrie du tabac conteste violemment ces conclusions. Elle a recensé 13 autres études étrangères beaucoup plus nuancées dans l'évaluation des dommages économiques causés par le tabac. En prenant en compte les avantages estimés du tabagisme – qui rapporte, grâce aux taxes, des revenus considérables à l'Etat, et «allège» le fardeau social en faisant mourir prématurément des salariés qui ne réclameront jamais leurs retraites – la plupart de ces travaux parviennent à la conclusion que, d'un point de vue strictement financier, la consommation de cigarettes rapporte plus qu'elle ne coûte. D'où la fureur des cigarettiers, qui estiment que l'étude du professeur Jeanrenaud «a été engagée pour servir les activités politiques de l'OFSP».

Le directeur de l'Office, Thomas Zeltner, n'a pas cherché à dissiper les craintes des industriels du tabac: «Cette étude fournit une base rationnelle au débat», a-t-il estimé. Plus: elle justifie un renforcement considérable des moyens engagés dans la lutte contre le tabagisme. «Les 5 millions de francs par an dont nous disposons actuellement sont ridicules. Avec 20 millions, on pourrait fournir un travail significativement meilleur», a déclaré Thomas Zeltner. Une hausse des taxes sur le tabac et la mise en place de restrictions légales à la publicité pour les cigarettes seraient en outre nécessaires pour faire baisser le nombre de fumeurs, surtout parmi les jeunes. Officiellement, le gouvernement ne décidera rien dans les mois à venir. Mais une nouvelle étude de l'OFSP sur le prix des cigarettes sera publiée avant la fin de l'année, et la Commission fédérale pour la prévention du tabagisme, hostile aux cigarettiers, pourrait en profiter pour soumettre bientôt ses premières propositions au Conseil fédéral.