Existe-t-il une limite au-delà de laquelle une société ne peut plus admettre d'étrangers, sous peine d'épuiser sa capacité à les intégrer? C'est ce qu'affirment les partisans de l'initiative «Pour une réglementation de l'immigration» sur laquelle les Suisses voteront le 24 septembre. L'objectif est d'abaisser la part des étrangers dans la population suisse, des 19,3% actuels à 18%. A plus long terme, il s'agira de maintenir la proportion à ce niveau de 18%, celui qu'elle atteignait quand l'idée de l'initiative est née. Nuance de taille toutefois: par étrangers, l'initiative n'entend pas ceux que la statistique suisse désigne comme tels. Elle vise aussi les requérants d'asile, tandis que scientifiques, cadres, artistes, étudiants et écoliers ne sont pas concernés.

Autant d'aspects qui laissent penser que les motivations de Philipp Müller (rad./AG), père du projet, sont avant tout économiques. Sans cesse, il dénonce la façon dont la Suisse a laissé entrer durant les difficiles années 90 des étrangers peu qualifiés qui ont occupé des emplois dans des secteurs où les Suisses cherchaient désespérément du travail. A l'inverse, il sait l'importance des «cadres» et autres «scientifiques» venus d'ailleurs pour nourrir ces domaines à forte valeur ajoutée qui font déjà l'économie de demain.

Mais la croissance n'est pas la seule raison qui a poussé Philipp Müller à recueillir des signatures pour ce projet. Avec son collègue de parti Luzi Stamm, il invoque des questions humanitaires: c'est aussi pour le bien des étrangers que nous devons garder notre capacité d'accueil et les moyens de les intégrer. Au-delà, le discours devient plus ambigu: les requérants d'asile? Certes, ils entrent dans la catégorie «étrangers» de l'initiative. Mais ils ne sont que 7% de la population étrangère, une part négligeable, dit-il dans une interview au Tages-Anzeiger. Quelques jours plus tard, dans une lettre cosignée avec Luzi Stamm et publiée dans le même quotidien, il explique que les 18% permettront enfin de donner le nécessaire coup de balai dans la politique d'asile, jugée laxiste. Malgré l'opposition discrète de Christoph Blocher, Philipp Müller n'a jamais caché qu'il croyait en une alliance objective avec l'UDC. Depuis le 19 août, le parti soutient officiellement l'initiative, laissant penser que sa stratégie a porté.

Car des libéraux aux socialistes en passant par le gouvernement et le Vorort, tous combattent les 18% pour des raisons diverses. Plusieurs comités se sont formés: des parlementaires de tous bords se sont rassemblés au nom des intérêts économiques de la Suisse, luttant ainsi contre Philipp Müller sur son propre terrain: fermer la porte aux étrangers, c'est menacer d'innombrables entreprises suisses, des plus modestes aux géants bâlois, sans compter qu'une telle décision serait incompatible avec l'accord sur la libre circulation. D'autres, partis de gauche et groupements chrétiens notamment, ont lancé un «appel pour une Suisse tolérante», afin de dénoncer la xénophobie qui nourrit ce projet et de souligner l'enrichissement humain que constitue la cohabitation.

Dans ce «Repères», Le Temps a tenté de faire le portrait de la population étrangère du pays: d'où viennent «nos» étrangers, qui sont-ils et quel rôle jouent-ils dans l'économie? Trois Suisses et trois étrangers ont répondu à la question: «Vous et les étrangers?» – respectivement «Vous et les Suisses?». Dans leurs témoignages, une remarque revient régulièrement: «Encore faudrait-il savoir ce qu'est un étranger.» L'un des Suisses interrogés conclut que c'est «celui qui passe», sans s'intéresser au monde qu'il traverse. Les initiants, pour leur part, ont tranché dans un autre sens, définissant l'étranger comme quelqu'un d'économiquement inutile au pays. Si toutes deux mettent en évidence l'importance de l'intégration, l'écart entre ces deux définitions pose une question fondamentale: l'intégration professionnelle sans insertion culturelle et sociale est-elle déjà intégration?