A travers toute l’Europe, l’opinion publique s’offusque volontiers des salaires mirobolants, bonus et autres parachutes dorés qu’empochent les dirigeants de grandes entreprises. Sans que cela porte vraiment à conséquence. En Suisse, il en va autrement, lit-on sur le site lemonde.fr. Le peuple a le dernier mot: «Les patrons sauteront désormais sans parachutes», annonce la correspondante du journal parisien en Suisse.

Rares sont les votations suisses suivies avec beaucoup d’attention à l’étranger. Celle sur les salaires «abusifs» des patrons est une belle exception. Dès les premiers sondages entrés, les sites des grands médias ont annoncé dimanche la victoire de l’initiative Minder. Et ouvert leurs sites aux commentaires. Le vote des Suisses récolte une large compréhension parmi les internautes.

La BBC souligne que la Suisse se dote d’une réglementation «parmi les plus sévères au monde sur les rémunérations des managers». Ses internautes s’en donnent à cœur joie et applaudissent à une large majorité. «Voila l’exemple d’une démocratie qui fonctionne!», exulte un déçu des «grands discours sans suites» du Premier ministre britannique James Cameron sur le sujet. Les salaires versés à la City sont dans le collimateur du gouvernement, mais rien de concret n’a encore été proposé pour les contrer, suggère-t-il. «Chapeau bas aux Suisses qui réalisent les effets négatifs d’un fossé social grandissant», souligne un autre internaute britannique. «Voyons ce référendum comme le signal positif pour résoudre un vrai problème, aussi complexe soit-il», ajoute un autre. «Je suis pour les bonus quand les résultats sont bons, mais il est incontestable que leur versement aux seuls managers des étages supérieurs des grandes compagnies a pris un virage choquant ces dernières années. Une correction et une modération sont bienvenues», commente un autre internaute.

Anticipant le oui du peuple suisse à Minder, le correspondant du Financial Times en Suisse, Haig Simonian, a délivré en primeur ses observations dans NZZ am Sonntag. «Pour une fois, la Suisse joue les pionniers», constate le journaliste basé à Zurich. Son pronostic est que «la place économique suisse ne subira sans doute aucun préjudice» avec une régulation à la Minder. Peut-être un manager s’en ira s’il reçoit une offre meilleure ailleurs, mais ces transferts devraient rester marginaux, estime-t-il. Ne serait-ce que parce que dans ce domaine, les choses bougent aussi ailleurs, y compris dans le monde anglo-saxon, où les salaires exorbitants des managers sont devenus un thème brûlant.

La Stampa, en Italie, prend acte du «coup de frein» que l’initiative veut donner aux rémunérations des managers des sociétés cotées en Bourse. Mais le quotidien italien souligne que la mise en œuvre du texte constitutionnel dans une loi «ne sera pas aisée». La Repubblica se demande ironiquement s’il faut parler de la Suisse comme d’un «ex-paradis capitaliste» dans un commentaire plus largement consacré aux nouvelles dispositions européennes, «les plus sévères de la planète», sur la rémunération des banquiers et qui ont été publiées la semaine dernière.

En Allemagne, Der Spiegel constate que les salaires exorbitants des managers irritaient les Suisses depuis des années, sans que l’économie s’en inquiète. Le terrain était prêt pour une correction. Le chef d’une société suisse cotée en bourse gagne en moyenne 8 millions d’euros, contre 6,7 millions en Allemagne ou en Grande-Bretagne, annonce spiegelonline.de, sans relier ce chiffre à des sources précises. Maintenant commence la bataille de la mise en œuvre de l’initiative, précise le site allemand, en osant ce pronostic: «On peut penser que maintenant, les salaires des managers seront limités par voie législative», ce qui est une interprétation audacieuse du texte voté qui veut surtout renforcer les droits des actionnaires mais se garde bien de prévoir que la loi fixerait des limites…

L’hebdomadaire Die Zeit annonce le résultat sur son site, sans le commenter, mais les posts de ses internautes sont une pluie d’éloges pour la Suisse, son sens de la modération, son pragmatisme, sa démocratie directe, son rôle pionnier. Un intervenant appelle le candidat du Parti social démocrate au poste de chancelier, Peer Steinbrück, de s’inspirer de la Suisse pour mener campagne contre la chancelière du parti conservateur au pouvoir, Angela Merkel. On se souvient que Steinbrück a malmené la Suisse sur la question du secret bancaire. Il a aussi déçu les militants de son parti en devant reconnaître avoir perçu des honoraires très élevés pour donner des conférences et il s’est rendu impopulaire en critiquant le salaire à ses yeux trop bas associé à la fonction de chancelier. La focalisation des commentaires des internautes allemands sur la démocratie directe suisse est intéressante. Ce modèle est envié, adulé même en Allemagne, alors qu’il inspire la plus grande méfiance aux élites politiques allemandes qui citent toujours la tragédie du nazisme pour justifier un parlementarisme verrouillé, tenant éloigné le peuple des décisions à prendre.