«Cavete collegae», c'est par cette formulation un peu dramatique, titre d'un commentaire paru dans le Journal suisse de pharmacie, que la Société suisse de pharmacie (SSPh) met en garde ses membres contre les dissidents qui critiquent vertement sa politique. Le ton monte au moment où la SSPh, le Concordat des assureurs maladie suisses (CAMS) et l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) sont dans le dernier round de leurs négociations sur le nouveau mode de rétribution des pharmaciens. Le parlement a en effet accepté en mai le principe selon lequel ceux-ci ne seraient plus payés en fonction du prix du médicament vendu, mais selon les prestations fournies. Une petite révolution puisque l'on reconnaît et paie ainsi le prestataire de soins et non plus le commerçant.

Une frange d'opposants, constituée en grande partie par les pharmaciens genevois et vaudois emmenés par Nagib Sarraf, président de la Société vaudoise de pharmacie, crie pourtant au loup. L'Association des pharmacies du canton de Genève a publié une brochure explicative sur le nouveau modèle d'honoraires démontrant que son application serait problématique pour la profession. Selon cette analyse, le nouveau système mènerait moult officines à la faillite.

Manque de transparence

Y a-t-il un schisme parmi les pharmaciens suisses? C'est ce que l'on aurait tendance à croire en écoutant Nagib Sarraf: «La SSPh minimise l'importance des opposants. Pourtant les pharmaciens vaudois et genevois qui se sont prononcés contre le nouveau tarif représentent environ un quart des professionnels du pays. Et je dois dire que nous avons mené une lutte héroïque au sein de notre association faîtière pour essayer de modifier ce nouveau modèle.»

Nagib Sarraf n'a pas lésiné sur les moyens pour parvenir à ses fins. Estimant que les démarches manquaient de transparence et que l'ensemble de ses collègues étaient mal informés sur ce qui se préparait, il n'a pas hésité à saisir un tribunal arbitral. «Nous sommes parvenus à un accord selon lequel la SSPh s'engageait à informer les pharmaciens de tout le pays sur le nouveau tarif. En échange de quoi nous renoncions à demander des éclaircissements sur les comptes de la société. Mais le président n'a pas tenu parole.»

Les opposants reprochent également à la SSPh l'efficacité de son lobbying auprès de parlementaires et un fonctionnement non démocratique. On peut s'étonner de la virulence des accusations formulées et de leur diversité.

Anne-Marie Bollier, ancienne présidente de la SSPh, qualifie cette opposition de «minorité agissante», et pense que ses accusations sont essentiellement dues à un réflexe de peur. Car le nouveau système est exigeant, les pharmaciens ne seront plus automatiquement payés par une marge prise sur le médicament vendu, ce qui les incite à vendre plus et plus cher, mais sur leurs prestations réelles. Des conseils, un travail de vérification et d'expertise qu'il faudra justifier. Les exigences en matière de formation continue augmentent également. Selon Anne-Marie Bollier, la profession n'échappe pas à la crise générale que traverse la société et qui doit pousser à plus de créativité.

Une façon de voir que partage Dominique Jordan, membre du comité de la SSPh. «Je n'ai pas le sentiment que ces critiques remettent en question la société, il faut les relativiser sans les minimiser.» Quant aux accusations de manque de transparence, il les balaie en rappelant que les opposants pourraient prendre un poste vacant au comité. «Je comprends les craintes des pharmaciens mais le nouveau modèle prévoit une rémunération plus juste et il permet d'enrayer la dynamique des prix. Le système des marges est bien fini.»

Grosses disparités

Ce n'est pas l'avis de Jacques Follonier, président de l'Association des pharmacies du canton de Genève. «L'idée de base est bonne, le paiement selon les prestations fournies redonne une respectabilité au pharmacien. Mais nous devons négocier leur prix avec le CAMS qui entend réduire notre revenu. Si nous n'obtenons pas une rétribution correcte, de nombreuses pharmacies fermeront.» Jacques Follonier craint également une mauvaise réaction de la clientèle pour laquelle le service du pharmacien est un dû. De plus, si le prix des médicaments chers va diminuer, celui de produits bon marché augmentera. Les clients risquent de se sentir floués et d'acheter encore davantage en France, selon son analyse.

Et ce n'est pas le président du CAMS qui apaisera ses craintes. Pour Ueli Müller en effet, le revenu des pharmaciens est bien trop élevé. «En 1999 nous leur avons payé, au travers de la marge sur les médicaments, un revenu brut de 700 millions. Nous aimerions baisser ce chiffre de 100 millions. Le comité discutera de cet aspect le 18 août. De toute façon nous ne voulons plus de «l'épicerie» actuelle, mais je suis sûr que nous trouverons une solution avec les pharmaciens.»

En tout cas, l'ordonnance d'application est en train de prendre forme. Le texte devrait être prêt cet automne, confirme Fritz Britt, vice-directeur de l'OFAS. Pour lui, il importe d'enrayer les coûts. Et surtout de payer des prestations réelles. La simple délivrance d'un médicament, sans conseil, ne justifie pas un défraiement. «Il y a actuellement de grosses disparités de revenu parmi les pharmaciens. Ce système va améliorer la qualité du service et rétribuer ce qui mérite de l'être.»