Espace aérien

Comment intégrer les drones dans la cité

Alors que 100 000 engins pilotés à distance survolent déjà la Suisse, un groupe d’experts aide à établir les règles d’utilisation et les responsabilités de leurs propriétaires

Forum des 100, édition 2018: Réinventer la mobilité

Comment combiner les différents modes de transports? Qu’apporte la digitalisation? Dans quelles infrastructures investir? Le Forum des 100 organisé par «Le Temps» le 24 mai prochain porte sur ces questions. Comme la série d’articles publiés en amont de l’événement. Pour tous renseignements: forumdes100@letemps.ch

Des trams aériens, des chevaux-robots, des taxis-drones sur le toit de la gare de Zurich. C’est ainsi que les personnes sondées l’an dernier par la Haute Ecole de Lucerne imaginent la mobilité du futur. La réalité sera-t-elle éloignée de cette vision?

Les engins volants télécommandés font déjà partie du paysage helvétique. Environ 22 000 drones sont vendus chaque année et plus de 100 000 volent dans le ciel du pays. La demande est telle que l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), qui délivre les autorisations pour les appareils de plus de 30 kilos et pour ceux avec lesquels le contact visuel n’est pas direct, est submergé: il a été obligé en décembre de «suspendre le traitement des demandes» pendant plusieurs mois. Comme pis-aller, il publie sur son site une marche à suivre permettant à l’acheteur de savoir s’il doit obtenir une autorisation de vol.

Sur le plan politique, les interrogations se multiplient. Une demi-douzaine de parlementaires, parmi lesquels Manuel Tornare (PS/GE) et Martin Candinas (PDC/GR), se sont faits les auteurs d’interventions demandant de clarifier le cadre légal, d’évaluer les dangers, d’exiger l’enregistrement de chaque multicoptère. TA-Swiss, centre de compétence technologique des académies suisses des sciences, a lancé un projet d’étude sur la question. Son rapport final, intitulé «Drones civils – enjeux et perspectives», a été rendu public mardi.

La «drone Valley» lémanique

Les possibilités d’utilisation sont multiples: prises de vue aériennes, transport de matériel et de substances – La Poste a lancé en 2017 un projet pilote de transfert de tests sanguins entre deux hôpitaux tessinois –, recherche de personnes disparues, épandage de produits phytosanitaires ou fertilisants, livraison de matériel dans des zones sinistrées ou difficiles d’accès, surveillance aérienne, etc. Et le transport de personnes, les taxi-drones de l’enquête lucernoise?

Les chercheurs sont plus dubitatifs: «Les questions de sécurité sont encore beaucoup trop nombreuses» pour envisager une telle offre dans les années à venir, écrivent-ils après avoir sondé une soixantaine d’experts. «Peu d’entre eux oseraient monter à bord d’un drone autonome pour se déplacer, alors qu’ils le font sans aucune inquiétude lorsqu’il s’agit d’un engin terrestre, comme un train autonome ou un métro sans pilote», poursuivent-ils. Ils relèvent que les drones suscitent une plus grande méfiance en Suisse alémanique qu’en Suisse romande. C’est notamment dû à l’existence, dans le bassin lémanique, d’une «drone Valley», pépinière de start-up notamment issues de l’EPFL qui se sont spécialisées dans cette technologie.

Lire aussi: La Suisse devient un centre mondial pour les drones

Ces objets volants éveillent diverses craintes: «La principale est l’atteinte à la sphère privée», relève Markus Christen, directeur de la Digital Society Initiative de l’Université de Zurich et membre du groupe de projet. La protection de l’intimité est en effet un élément clé: les gens n’apprécient guère de voir un aéronef survoler leur bain de soleil ou faire du sur-place devant la fenêtre de leur salon. Les caméras dont les drones sont équipés «peuvent voir là où l’œil humain n’a pas voix au chapitre», observent, dans un style bien champignacien, les auteurs de l’étude. Markus Christen considère cependant que l’enjeu le plus délicat est la sécurité: risques de collisions en vol, de blessures ou de dommages au sol lors d’une perte de contrôle, par exemple.

Projet pilote de Skyguide

Le groupe de projet émet plusieurs recommandations. Plutôt que la promulgation d’une «lex drone», il suggère d’intégrer les engins pilotés à distance dans différentes lois, comme celle sur la protection des données. Il suggère la création d’un registre national d’identification et attend des constructeurs et vendeurs qu’ils informent leurs clients de leurs obligations légales, du respect de la sphère privée et de la protection des zones environnementales sensibles. Il souhaite une formation pour les pilotes et des mesures de prévention contre les utilisations illégales telles que la contrebande, la dispersion de produits toxiques ou l’acte terroriste. Les auteurs admettent qu’il sera difficile de couvrir la totalité des risques.

Enfin, ils saluent l’initiative du contrôleur aérien Skyguide, qui est en train d’établir un système de gestion du trafic des drones nommé Swiss U-Space. Skyguide travaille avec l’agence AirMap, numéro un mondial des plateformes spécialisées dans les drones. Une phase pilote va démarrer en juin. Ce système combine différentes prestations: enregistrement dans une base de données blockchain, géorepérage et autorisation numérique de vol, connectivité entre les pilotes au sol, l’OFAC et Skyguide. Enfin, le groupe de travail juge opportun de créer une zone de tests nationale.

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