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Interdire la vente d’alcool la nuit, l’idée impopulaire qui s’impose

Dix ans après Genève, Vaud interdit la vente d’alcool à l’emporter. Une mesure impopulaire, mais qui a fait ses preuves

Interdire la vente d’alcool la nuit, l’idée impopulaire qui s’impose

Santé Dix ans après Genève, Vaud interdit la vente d’alcool à l’emporter

Une mesure qui fait grincer des dents, mais qui a fait ses preuves

Bannir la vente d’alcool dans les commerces de détail la nuit: la pratique s’installe en Suisse. En terres romandes, Genève l’interdisait dans tous les points de vente entre 21h et 7h (hormis bars et restaurants) en 2005 déjà, à des fins de prévention. La République du bout du Léman, désormais citée en modèle pour l’efficacité de la mesure, ne fera bientôt plus figure d’exception.

Près de dix ans plus tard, Vaud lui emboîte le pas: le parlement cantonal a approuvé le 25 novembre une interdiction de la vente à l’emporter de spiritueux et de bières de 21h à 6h, ou dès 20h pour les communes qui le souhaitent.

Cette pratique pourrait bientôt s’étendre à l’ensemble du territoire. C’est du moins ce que souhaite le Conseil des Etats, qui a approuvé le 24 novembre un nouvel article de la loi fédérale sur l’alcool en cours de révision, interdisant la vente de cette substance dès 22h. Pour la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, cette mesure représente le «noyau dur» du projet de loi. Or elle doit encore passer la rampe du Conseil national, qui l’avait refusée en première lecture. La Chambre basse devrait se prononcer au printemps.

Prévenir les dangers de l’alcool ou garantir la liberté individuelle et du commerce? La question n’en finit pas de susciter des débats. A Lausanne, le parlement vaudois a mené près de six heures de discussion acharnée, avant de conclure sur ce drôle de compromis: interdire la vente d’alcool, oui, sauf pour le vin.

Cet écart à la règle, très critiqué par les milieux de la prévention, ne s’explique pas seulement par l’amour d’un canton viticole pour ce breuvage. A côté des arguments économiques, qui ont pesé lourd dans les débats, les élus ont montré par ce choix qu’ils visent avant tout la consommation excessive des jeunes. «Ce qui pose problème dans la biture express, c’est les alcools forts», a affirmé l’élu PLR Mathieu Blanc pour justifier cette exception.

Interdire la vente à l’emporter «vise davantage l’ordre public que la consommation», estime Francesco Panese. Alcoolisation massive va de pair avec nuisances sonores, désordre, bagarre, encombrement des urgences.

La nature houleuse du débat montre, selon le sociologue, l’inconfort dans lequel se trouvent les autorités: «Elles doivent prendre des mesures policières pour tenter de contenir un phénomène social qu’elles peinent à maîtriser.»

«L’interdiction est bel et bien le reflet d’une impuissance», souligne Thierry Favrod-Coune, responsable des problèmes liés à l’alcool au service de médecine de premiers recours des HUG. Le médecin n’émet pourtant aucun doute: «C’est une bonne mesure. Elle contribue à circonscrire la consommation d’alcool dans les bars ou les restaurants, où il y a des standards de savoir-boire et davantage de contrôle social.»

Le «succès» genevois revient souvent dans les débats, malgré les failles de la loi. Cette année encore, le Service du commerce a ordonné plusieurs fermetures de «dépanneurs», aux Pâquis notamment, pour vente d’alcool illicite au-delà de 21 h. Les milieux de la prévention sont pourtant unanimes pour louer les effets notables d’une limitation de l’accès à la boisson, malgré les écarts à la règle.

Une étude d’Addiction Suisse réalisée en 2007 montrait qu’à Genève, après l’introduction de l’interdiction de la vente d’alcool à l’emporter, les taux d’hospitalisations pour intoxication à l’alcool chez les individus de 16 à 29 ans ont diminué de 35% par rapport aux autres cantons.

Depuis, la pente descendante se confirme, souligne Thierry Favrod-Coune: «Ces dix dernières années, la fréquence des hospitalisations pour abus d’alcool a chuté de 20% aux HUG.» «Les jeunes sont sensibles aux limitations de vente car ils ont tendance à se procurer de l’alcool de manière spontanée, dans des lieux où il est moins cher que dans les bars ou les restaurants», explique de son côté Corine Kibora, d’Addiction Suisse.

D’après un rapport de l’Organisation mondiale de la santé publié en 2009, les mesures permettant de limiter l’accessibilité de l’alcool (hausse du prix ou régulation de la vente) ont bien plus d’impact auprès des jeunes que les programmes éducatifs et informatifs.

Mais son efficacité en termes de santé publique ne rend pas plus populaire une décision jugée liberticide et contraire à la responsabilité individuelle. «La Suisse est l’un des pays les plus libéraux en matière d’alcool. D’ailleurs, limiter son accès revient plutôt à un rééquilibrage, par rapport aux pratiques des autres pays», nuance Jean-Bernard Daeppen.

En 1999, pour se conformer aux exigences des accords internationaux et s’aligner sur les pratiques des pays voisins, la Suisse a réduit les taux d’imposition sur l’alcool, entraînant une baisse des prix sur un marché estimé aujourd’hui à 9 milliards de francs. «On constate en parallèle une hausse des admissions aux urgences, souligne le médecin. La prohibition crée des ravages, comme l’a montré l’exemple américain. A l’inverse, un système où l’alcool coule à flots mène à la catastrophe.»

«L’Etat doit prendre des mesures policières pour tenter de contenir un phénomène social qu’il ne maîtrise pas»

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