Fribourg, Zurich, Genève, Neuchâtel, le débat autour du foulard islamique ne cesse depuis 1997 de rebondir en Suisse avec une intensité variable. Le Tribunal fédéral n'a eu encore à se prononcer que sur un cas, celui de l'institutrice genevoise dont l'exclusion de l'enseignement primaire a été confirmée notamment au regard de la neutralité religieuse de l'institution scolaire étatique. Pressentant les enjeux de cette problématique, le professeur Richard Friedli, qui enseigne la science comparée des religions à l'Université de Fribourg, propose déjà depuis deux ans à ses étudiants des séminaires sur la fonction du voile et sa perception en Occident. Au mois de septembre prochain, un cours de formation continue sera organisé cette fois pour les enseignants, infirmiers et autres acteurs sociaux confrontés dans leur vie professionnelle à ce phénomène. Un cours destiné principalement à cerner les enjeux de la controverse, à jeter un regard moins émotionnel sur le port du foulard, à recueillir le témoignage de femmes musulmanes et à préparer les participants à gérer des situations parfois délicates de manière lucide. Partisan du dialogue et de la négociation à l'aube d'un millénaire qui annonce une société multiculturelle, Richard Friedli réagit à l'affaire qui vient d'éclater à Genève.

Le Temps: Que pensez-vous du principe de laïcité tel qu'il est invoqué par l'Hôpital?

Richard Friedli: Comme argument de refus, ce que j'appelle le «piège laïciste» devient un concept négatif, une forme de fondamentalisme qui ne fait que créer un espace fermé à toute idée ou différence. Une laïcité réfléchie, pas seulement proclamée, équivaudrait au contraire à ouvrir un espace où toutes les religions peuvent cohabiter et s'exprimer. Dans un tel contexte, l'Etat devrait se montrer vigilant face à un prosélytisme déplacé ou à une gêne éventuelle d'un patient. Une intervention de cas en cas, évaluant l'attitude des personnes en cause, peut suffire à régler les problèmes.

– Quelle attitude auriez-vous préconisé dans ce cas précis?

– La décision concernant les trois étudiantes, que je qualifierais de «dérive sectaire», a réduit à néant toute possibilité de négociation. On aurait pu imaginer le port discret d'une étoffe blanche permettant d'intégrer la différence de ces soignantes, ce qui s'est déjà expérimenté par le passé. L'université est aussi un laboratoire où s'élaborent les modèles de convivialité et se testent les compétences. C'est une occasion de les vérifier sur le terrain. Un hôpital universitaire devrait, dans cette optique, être plus ouvert que des cliniques privées. Or, on constate le contraire.

– Quelles sont les conséquences de tels interdits?

– Le foulard a des significations différentes. Il peut revêtir un caractère traditionnel, culturel, religieux ou politique. Lorsque l'environnement social bannit cette étoffe, le voile devient combatif et islamiste. Le ton actuellement employé contre cette manifestation de foi ou d'identité suscite un débat qui n'était pas jusqu'ici virulent. Au lieu de transmettre l'idée d'une flexibilité, l'interdit empêche le processus d'intégration d'un groupe qui cherche encore des solutions pour respecter les principes fondateurs de l'Islam tout en assouplissant certaines règles. Ce mûrissement à l'intérieur des communautés musulmanes, où certains travaillent à convaincre que la valeur intrinsèque de la femme tout comme son respect passent aussi par sa formation, ne peut se faire si les croyants se sentent attaqués. Dans un contexte de raidissement et de méfiance mutuelle, tout dialogue deviendra impossible et toute concession sera assimilée à de la trahison.

– Comment voyez-vous l'avenir à la lumière de cette polémique?

– Le foulard visualise un problème réel. Il symbolise un islam que certains regardent comme l'ennemi de l'Occident. La charge émotionnelle liée au voile est forte et je pense que les interdits vont se multiplier. Je suis certain que si une enseignante africaine se présentait en boubou ou un Sikh en turban, personne ne serait choqué.

Pour ouvrir la voie à une société multiculturelle et entamer le débat névralgique du siècle prochain, j'espère que la Suisse saura élaborer un autre modèle que celui de l'Angleterre, où les communautés vivent en vase clos, ou que la France qui fait de la laïcité le pilier fondateur de l'Etat. Notre pays, plus pragmatique et doté d'une histoire fédéraliste, devrait aborder cette question autrement que par des décisions de principe. Considérer, pourquoi pas, cette diversité des habits comme une chance. Sans oublier que les réactions négatives des adultes d'aujourd'hui laisseront des marques sur la perception de ce phénomène par les jeunes générations.