Suisse

Interdite en Allemagne, l’aide au suicide s’exporte à Zurich

L’ancien ministre de la Justice de Hambourg Roger Kusch, militant pour l’autodétermination dans la mort, contourne la loi allemande en proposant ses services d’assistance depuis Zurich

La Suisse possède une réputation d’îlot libéral en matière d’aide au suicide. Une image encore renforcée par l’entrée en scène d’un nouvel acteur à Zurich cette semaine: Sterbehilfe Deutschland. Pour contourner la loi allemande de 2015 interdisant l’aide au suicide organisée, cette association, fondée par l’ancien ministre de la Justice de Hambourg Roger Kusch, a décidé d’expatrier ses activités en Suisse.

Cherche appartement pour maison de mort

Roger Kusch nous reçoit dans un petit appartement au-dessus des toits, en vieille ville de Zurich, où il entend désormais poursuivre ses activités. Sterbehilfe Deutschland cherche encore un local en zone industrielle pour accueillir les candidats à l’aide au suicide, ce type d’activité n’étant pas bienvenu dans les zones habitables. Dignitas en avait fait l’expérience. En 2010, le tribunal fédéral avait donné raison à la commune de Wetzikon qui s’opposait à l’installation de l’organisation, source d'«émissions perturbantes» pour le voisinage. Dignitas s’est finalement installée à Forch, où elle accueille de nombreux candidats à l’aide au suicide venus d’Allemagne.

Mais Sterbehilfe Deutschland s’inspire surtout d’Exit, dont elle a repris les statuts. Mais, alors qu’Exit a recours à des «accompagnateurs» – des bénévoles qui assistent un patient jusqu’au moment où il absorbera lui-même le pentobarbital de sodium – Sterbehilfe Deutschland se tourne vers les proches. Un ami ou parent se rend avec l’adhérent à Zurich pour un premier entretien. «Nous vérifions trois conditions: la lucidité de la personne, sa détermination à mourir et la plausibilité des motifs qui le poussent à vouloir faire appel à notre service», explique Roger Kusch. Seconde étape: un rendez-vous avec un médecin, destiné à vérifier la détermination à mourir du patient. Lorsqu’un adhérent a décidé que l’heure est venue, l’ami ou le parent retourne à Zurich pour obtenir une prescription de la substance létale, qu’il rapporte en Allemagne. Il ne s’agit pas de pentobarbital de sodium, interdit outre-Rhin, mais de deux substances distinctes, que l’on peut importer légalement à condition d’avoir une prescription médicale.

La méthode soulève des interrogations éthiques, alors qu’une vaste discussion a lieu dans la branche médicale sur l’accompagnement des patients en fin de vie. L’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) a mis en consultation une révision des directives sur l’assistance au suicide jusqu’au 24 février. Dans les grandes lignes, la tendance va vers une implication plus grande du médecin. Le médecin n’a pas le devoir de répondre à la demande d’un patient souhaitant une aide au suicide, précisent les directives. Mais s’il y accède il doit vérifier qu’il existe une «souffrance insupportable», que le souhait de mourir est solide et répété dans le temps et que «toutes les options alternatives ont été étudiées».

«Nous n’avons pas examiné le mode opératoire d’organisations comme Sterbehilfe Deutschland en profondeur. Mais il y a de quoi douter que ces conditions soient remplies, soulève Susanne Brauer, vice-présidente de la Commission centrale d’éthique (CCE) de l’ASSM. Un seul rendez-vous médical avec médecin qui ne connaît pas le patient au préalable est-il suffisant pour vérifier le souhait de mourir d’un individu? Qui plus est, les proches ne devraient pas jouer l’intermédiaire entre le médecin et le patient.» Pour Jürg Wiler, d’Exit Suisse alémanique, «les proches n’ont pas les compétences ni les capacités émotionnelles nécessaires pour l’aide au suicide».

Eviter la professionnalisation

Roger Kusch défend un fonctionnement qui «offre davantage d’intimité et de liberté» à la personne qui décide de mourir. «Nous tenons à ce que nos membres impliquent leurs proches.» Mais l’organisation a opté pour cette solution surtout pour éviter l’illégalité. L’article 217 de la loi allemande, validé par le parlement en 2015, prévoit une peine de 3 ans de prison pour quiconque aura aidé une personne à mettre fin à ses jours à tire professionnel (geschäftsmässig). Cette norme vise directement l’assistance au suicide organisée, plus précisément un acteur: l’organisation de Roger Kusch, seule de ce type en Allemagne. En aidant non pas ses adhérents mais leurs proches qui n’agiront qu’une fois pour rendre le suicide possible, l’organisation évite le caractère «professionnel» visé par la loi.

Le juriste a accompagné 245 personnes vers la mort entre 2008 et 2015. Son organisation a essuyé une dizaine de plaintes pour homicide émanant de proches d’individus ayant eu recours à Sterbehilfe Deutschland pour mourir. Des cas tous soldés par l’abandon des poursuites. «Les médias m’ont surnommé le docteur la mort, ça vous colle à la peau. Mais ça m’est égal», dit-il en haussant les épaules. On lui a aussi reproché de gagner de l’argent avec l’aide au suicide, ce qu’il réfute: «Notre association ne réalise pas de profit», dit-il. Sterbehilfe Deutschland compte 300 membres outre-Rhin. Ses adhérents paient un montant fixe de 10 500 francs au moment de leur inscription – qu’ils bénéficient ou non d’un accompagnement. Selon le directeur, les montants servent entièrement à couvrir les frais de l’organisation.

A l’origine, un film

C’est un film espagnol qui a éveillé l’intérêt de Roger Kusch. Mar adentro, qui passe en 2005 dans les salles allemandes, raconte l’histoire, inspirée d’un cas réel, d’un tétraplégique en lutte contre l’administration, sa famille et l’Eglise pour pouvoir se suicider. Un combat que le juriste allemand fera sien, avec la Suisse comme modèle. «Une loi comme celle adoptée par le parlement allemand en 2015 ne passerait jamais chez vous. La population est largement favorable à l’aide au suicide, elle aurait les moyens de se retourner contre une telle décision.» Le juriste fait référence au vote de 2011, à Zurich, sur une initiative cantonale visant à interdire l’aide au suicide, enterrée par 80% de la population.

«Dans les années 1960, les femmes sont descendues dans la rue pour réclamer le droit à l’avortement. Les malades et les personnes âgées n’ont pas cette force de mobilisation», dit Roger Kusch. Que dire du risque, pour cette population vulnérable, de subir une pression sociale? Le juriste secoue la tête: «En 2015, en Allemagne, nous avons aidé 92 personnes à mourir. Dans le même laps de temps, 100 000 personnes se sont suicidées, seules. Penser qu’une poignée de cas peut changer l’image de la vieillesse dans la société est absurde.»

Au fil des ans, ce juriste reconverti en militant pour l’autodétermination, a quitté le Parti chrétien-démocrate allemand (CDU) et pris ses distances avec l’Eglise, qu’il accuse aujourd’hui de vouloir imposer sa vision de la vie et de la mort à l’ensemble de la société allemande. «L’Eglise se comporte comme si elle possédait encore le pouvoir qu’elle avait au Moyen Age. Elle tente d’éviter tout changement social qui pourrait menacer son existence.»

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