«Quoi? ce n'est pas plus grand que ça?» Certains organistes, habitués aux «monstres des cathédrales» et débarquant à Valère pour admirer le plus ancien orgue jouable du monde, ne peuvent cacher une première déception devant la modestie de l'objet. C'est en tout cas ce que raconte Maurice Wenger, 72 ans, un personnage aussi indissociable de la célèbre colline sédunoise que peut l'être le vénérable instrument: ancien conservateur du Musée de Valère, fondateur et toujours directeur du Festival de l'orgue ancien qui se tient chaque année là-haut depuis trente ans, les samedis d'été, l'homme est même né sur place. Son grand-père y officiait comme sacristain, puis gardien de la basilique, charge reprise par son fils, l'oncle de Maurice Wenger. Ce dernier tenta bien d'échapper à son destin et d'envisager un apprentissage dans l'horlogerie jurassienne. Mais la famille le remit vite dans le droit chemin: apprentissage d'ébéniste d'art, stages au Musée national de Zurich et au Musée d'art et d'histoire de Genève, pour aboutir à une double nomination en 1948: conservateur-adjoint au Musée de Valère et responsable de la basilique.

Premier donateur, un Anglais

Et c'est vrai que l'orgue de Valère, perché à six mètres dans les airs, ne paie pas vraiment de mine, avec son clavier et son pédalier minuscules. Mais voilà: l'instrument date approximativement de 1390 et était devenu muet dès le début du XIXe siècle lorsque les chanoines du chapitre de la cathédrale quittèrent les lieux pour s'installer en ville. Et lui redonner une voix s'avéra un parcours de tous les diables: dans un premier temps, malgré les tentatives multiples de Maurice Wenger, ni le canton ni la confédération ne consentent à l'effort financier nécessaire. Il fallut qu'un musicologue anglais montre l'exemple par un premier don privé pour que le processus s'enclenche. L'orgue fut démonté, les volets du buffet par exemple furent envoyés au Kunstmuseum de Bâle pour restauration, convoyés par un Maurice Wenger qui ne quitta pas du voyage la soute du wagon marchandises, de peur de perdre des yeux la précieuse cargaison. L'orgue lui-même fut restauré à Männedorf dans le canton de Zurich.

Quant à la première édition du festival, elle date de 1959. L'entrée était alors gratuite, avec une collecte à la fin des concerts. Maurice Wenger et ses fils transportaient à dos d'homme jusqu'à la basilique les chaises nécessaires, qu'ils rapportaient en ville le dimanche matin.

Tâter de l'instrument de Valère est rapidement devenu un must pour tout organiste qui se respecte. La liste d'attente est longue, de trois à cinq ans: «Avant de leur proposer de participer au festival, explique Maurice Wenger, je les encourage d'abord à venir essayer une fois l'instrument.» Il faut dire que la technique diffère du tout au tout: un clavier tel que celui de l'orgue de Valère n'existe plus depuis le XVIIe siècle, ce qui explique également qu'un certain nombre de partitions moyenâgeuses, réputées injouables, ont pu être ressuscitées grâce à cet instrument: les octaves courtes du clavier permettent en effet des accords impossibles sur les instruments modernes. «Je demande d'ailleurs chaque fois aux organistes étrangers de mettre à leur programme une partition de leur pays», raconte Maurice Wenger. Le festival a permis ainsi de faire sortir de l'oubli non seulement des pièces anonymes, mais aussi des compositeurs.

Programmé à un moment particulièrement creux de la journée – 16 heures – qui n'obère pas les soirées des estivants, le festival de Valère joue sur la convivialité: des affiches ont même été posées dans les campings. Comme dit Maurice Wenger: «Ici, on n'est pas obligé de venir en tenue de soirée, ce n'est pas le Festival Tibor Varga!»

Programme du festival en pages 8 et 9 de «Tempo».